Vous aimez les kilts ? Vous adorez la baston ? La grande cornemuse de guerre vous fait perdre la tête ? Et bien vous allez être à la fois satisfaits et déçus : aujourd’hui on attaque Braveheart ! 

Pour présenter les choses franchement, votre chroniqueuse était fan de ce film pour toutes les raisons mentionnées ci-dessus, mais elle ne savait pas trop comment le traiter de manière intéressante dans un Scénaphile. Puis elle a vu une vidéo qui a tout chamboulé, elle s’est dit qu’il fallait que le monde soit au courant ! À cela, vous ajoutez un jour de libre pour le Dies Academicus[1] et vous obtenez cet article…

Braveheart est un film réalisé, interprété et produit par Mel Gibson, sorti en 1995. Il raconte l’histoire d’un des plus célèbre héros de la guerre d’indépendance d’Écosse : William Wallace. Ou presque. Présentons d’abord brièvement le scénario du film avant de voir ce qui part en vrille.

Le père de William Wallace, paysan écossais, est tué durant l’enfance de celui-ci dans un guet-apens tendu par des nobles anglais qui voudraient prendre le contrôle du pays, divisé suite à la mort du roi Alexandre. L’oncle de William adopte alors son neveu et l’éduque comme son propre fils. Une fois adulte, William revient dans son pays (désormais sous domination anglaise) et tombe immédiatement amoureux de la belle Murron. Ils se marient en cachette pour éviter que Murron ne subisse le droit de cuissage du seigneur anglais local. Mais, alors que Wallace espérait vivre tranquillement sa vie loin de la lutte contre les envahissants anglais, un des soldats de la perfide Albion[2] tente de violer Murron. William la défend : il réussit à s’enfuir, mais sa bien-aimée est capturée et exécutée sur la place publique. Ayant appris cela, William décide de se venger et met à sac, avec une poignée d’amis, le fort anglais du village. Il prend ainsi la tête de la rébellion locale, qui va aller en s’agrandissant. Ils vont gagner une bataille contre les Anglais à Sterling et vont même les chasser chez eux jusqu’à York ! Il faudra alors toute la douceur et la diplomatie (et l’amour aussi…) de la jeune épouse du fils du roi Edouard Ier, Isabelle de France, pour persuader Wallace de rester en Écosse. Malgré cela, le roi Édouard va décider de régler son compte à ce fauteur de trouble en kilt et va profiter de l’instabilité des alliances des clans écossais (et de l’indécision de Robert de Bruce, noble allié à Wallace) pour le capturer à grand renfort de traitrise, puis le faire torturer et exécuter en place publique à Londres, pendant que lui-même, à l’agonie, s’entendra murmurer à l’oreille par sa belle-fille que l’enfant qu’elle porte est de Wallace. Le film s’achève sur le début de la bataille de Bannockburn, où de Bruce va mener les Écossais à la liberté.

Le scénario de Braveheart peut nous amener à nous questionner sur la représentation historique au cinéma, ou plus explicitement sur « pourquoi ne faut-il pas présenter ce film à un historien spécialiste du Moyen Âge écossais en lui disant qu’il s’agit d’une représentation fidèle ? »
Et la réponse est : « car sinon il va commencer à s’arracher les cheveux à la petite cuillère en récitant des passages de la Bible araméenne en verlan, tout en dansant la macarena. »

En effet, ce film comporte de nombreuses incohérences historiques, et je vais ici vous en citer quelques-unes, présentées à la base dans une émission de Nota Bene[3].

Premier raté : la gestion de la temporalité, ou la Recette du tartare de frise chronologique[4]

L’histoire de Braveheart se passe durant la première guerre d’Écosse (1296-1314)

En premier lieu, dans le film, l’Angleterre et l’Écosse sont déjà en guerre quand William est enfant, alors qu’il est né vers 1270. Il avait donc environ 26 ans quand le conflit a débuté réellement, et il ne l’a rejoint qu’en 1297. Quant à l’histoire d’amour de Wallace avec Isabelle de France, si on précise qu’elle est née en 1295, tout de suite cela fait un peu ressortir l’impossibilité de la chose[5]. Même en étant très très TRÈS précoce, il faut admettre, vu que lorsque William est mort en 1305 elle n’avait que dix ans et qu’elle n’était jamais venue en Angleterre, c’est parfaitement impossible qu’ils se soient rencontrés.

Le film semble monter que Wallace a passé huit ans à se battre sans cesse. Mais dans les faits, il s’est battu de 1297 à 1298, puis environ de 1303 à sa mort en 1305. Entre temps, il est parti en France avec d’autres chevaliers écossais. Et on peut noter que la bataille de Falkirk, la Bérézina écossaise, se passe en 1298. Dans le film, Wallace meurt très peu de temps après. En réalité, après les combats, il vient juste de partir en France.

Quant à Édouard 1er, il n’est pas mort de manière hyper cinématographique pendant que Wallace, torturé hurle son fameux « Liberté ! »… mais au sortir de son lit, en 1307.

Second raté : l’élément déclencheur

Le nom de la femme de Wallace à été changé : elle s’appellerait, d’après la tradition, Marion Braidfute (au lieu de Murron MacClannaugh, il faut avouer que ça fait sacrément moins écossais). Certains historiens remettraient même son existence en question.

Troisième raté : Robert de Bruce …

Il était un des héritiers possibles pour le trône d’Écosse et a eu quelques petites esclandres avec les Anglais, mais il prend assez tôt position pour la paix anglaise et ce n’est qu’après la mort de William Wallace qu’il va vraiment s’engager dans la résistance écossaise et finir par devenir le roi d’Écosse. Et on peut noter qu’il n’a pas pris part à la bataille de Falkirk. Donc pour la magnifique trahison cinématographique de de Bruce, on repassera. Et, dans l’autre sens, Wallace ne soutenait pas de Bruce, mais son adversaire pour le trône d’Écosse, John Balliol.

Ah, et rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu : Braveheart était le surnom de Robert de Bruce, pas de William Wallace…

Ratés en vrac :

  • Les kilts : inventés entre le XVIème et le XVIIIème siècle. Le film se passe fin XIIIème – début XIVème.
    Bon, si jamais c’est très exactement un tartan que porte Wallace, pas un kilt. Mais cette fois on a un problème géographique : le tartan était porté au Nord, Wallace était du Sud.
  • Peinture de guerre : c’est picte. Et totalement passé de mode à l’époque.
  • « Prima nocte» : aucune source officielle n’atteste de l’existence du droit de cuissage. Et l’expression « Prima nocte » est de Mel Gibson. Parce que le « latinventé », ça fait classe.
  • Les batailles sont à se taper la tête sur les murs en termes de stratégie. Les Écossais utilisaient principalement une méthode défensive consistant à attendre avec de grandes lances sur lesquelles la cavalerie anglaise venait gaiement s’empaler. C’est moins cinématographique que la charge avec le kilt au vent, mais c’est mieux pour la survie.
  • Amitié irlando-écossaise : la situation entre les deux pays était assez compliquée. Il y avait vraiment très peu de chances pour que tout le monde s’allie au milieu du champ de bataille pour bouter les Anglais hors de l’Écosse.
  • Bataille d’York : c’est bien simple, les Écossais n’ont jamais foutu les pieds à York durant cette guerre …
  • Bataille de Stirling : cette bataille se déroula sur un pont, pas dans un champ. Et ça a son importance ! La défaite anglaise est liée au fait que l’infériorité numérique des Écossais fut rattrapée par leur stratégie consistant à attendre qu’un peu d’Anglais passe le pont… avant de les massacrer et de recommencer. Ils ont même chargé un coup sur le pont, qui a cédé sous le poids. Et après ça, les Anglais ont été coincés sur l’autre rive. Sans ce pont, les Écossais auraient donc été simplement foutus !

Voilà, voilà … après toutes ces considérations, on peut constater que Gibson ne présente pas ici une œuvre historique. Certes, conçue de manière véridique, cette histoire aurait donné un film sans doute assez ennuyeux et trop long. On peut quand même se questionner sur la légitimité de romancer ainsi des faits historiques. Certes, cela rend l’histoire plus intéressante, mais cela ne crée-t-il pas aussi beaucoup de clichés incorrects dans l’esprit du spectateur lambda qui n’ira pas forcément écumer la littérature pour démêler le vrai du faux ? Pire, cela ne risque-t-il pas d’échauffer certaines personnes en leur faisant prendre pour des faits historiques des éléments de fiction[6] ?

Sur ce, Mesdames et messieurs, le ciné, c’est bon pour la santé : mangez-en !

 

Audrey Tissot

Source de l’image : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=10080.html (recoupée)

[1] Voir notre édito de lundi : https://www.reelgeneve.ch/?p=4626

[2] Comme votre chroniqueuse Shadock et ses compatriotes surnomment traditionnellement et plus ou moins affectueusement l’Angleterre.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=J8zAULniiRA

[4] Pas encore au programme de la chronique « J’ai les Chros », mais on ne sait jamais.

[5] Du moins si vous avez fait attention aux dates ci-dessus et/ou que vous n’avez pas un esprit trop tordu.

[6] Mel Gibson a défrayé la chronique sur ce point ci avec son film La Passion du Christ. Si vous ne voyez pas trop de quoi on parle, aller jeter un œil ici : http://south-park-streaming.com/saison-8/episode-3/la-passion-du-juif , South Park, à l’époque, a merveilleusement souligné le problème.