Aujourd’hui au menu on vous propose de l’exotisme arrosé de merveilleux ainsi que de belles tranches d’enfance, le tout accompagné d’onigiri. Mesdames et messieurs, c’est avec plaisir que R.E.E.L. vous invite à déguster Le Voyage de Chihiro.

Le Voyage de ChihiroSpirited Away[1] pour la version anglaise, 千と千尋の神隠し, Sen to Chihiro no kamikakushi pour la version originale. Traduit en langue de Molière cela donne « L’Enlèvement par les dieux[2] de Sen et Chihiro »[3], ou « Sen et l’enlèvement de Chihiro par les dieux », ça marche dans les deux sens – est un film d’animation japonais écrit et réalisé par Hayao Miyazaki (studio Ghibli), sorti en 2001.

Le synposis en (presque) bref : Chihiro est une petite fille d’une dizaine d’années. Elle et ses parents sont en train de déménager. Alors qu’ils sont presque arrivés dans leur nouvelle maison, le père de Chihiro décide de prendre un raccourci, qui s’avère en fait être est un cul de sac menant à un parc à thème désaffecté. Ils décident d’aller regarder ce qu’il y a dedans (contre l’avis de Chihiro : l’endroit l’inquiète et elle fait la tête car elle est triste d’être partie de chez elle) et trouvent un stand de restauration plein de victuailles. Comme les parents ont faim, ils décident de manger là, même si personne ne les y autorise. Pendant ce temps, Chihiro s’aventure dans les rues vides. Quand la nuit commence à tomber elle retourne au restaurant où elle a laissé ses parents mais, quand elle les retrouve, ils ont été transformés en porcs. De plus, d’étranges créatures commencent à repeupler la ville … dont elle ne peut plus s’enfuir car l’étrange lieu s’est transformé en île[4].
Bref, Chiriro est alors amenée à travailler pour Yubaba, la sorcière qui dirige l’établissement des bains au cœur de cette étrange ville, pour pouvoir libérer ses parents[5]. Dans sa tâche elle est aidée par Haku, un étrange garçon-dragon qui sert de bras droit à Yubaba, et Lin, une autre employée des bains qui, comme Chihiro, fait le ménage. Au fil de ses journées de travail aux bains elle se retrouve, entre autre, à sauver l’esprit d’une rivière polluée ainsi que Haku, grièvement blessé au cours d’une mission pour Yubaba. En effet cette dernière a envoyé le garçon voler le sceau magique de Zeniba, sa sœur jumelle elle aussi sorcière, mais l’opération a mal tourné. Zeniba en profite pour transformer le bébé de Yubaba en souris obèse avant que Chihiro ne réussisse à annuler le sort lui permettant d’agir à distance chez sa sœur. Puis Chihiro part chez Zeniba pour sauver Haku tandis que ce dernier passe un marché avec Yubaba pour que Chihiro reparte avec ses parents s’il rapporte le bébé. Au final, les parents de Chihiro ne se souviennent plus de rien et repartent comme si de rien n’était, seulement surpris que leur voiture soit recouverte de feuilles mortes quand ils la retrouvent, comme si plusieurs jours s’étaient écoulés.
Et si je voulais vous expliquer le scénario précisément, j’en aurais pour des pages et des pages et des pages tant il est touffu.

En premier lieu, on peut souligner que ce film raconte un voyage initiatique. Au début de l’histoire Chihiro est en effet plutôt timide et mal assurée, mais, au fur et à mesure de ses aventures, avec le soutien de Lin et Haku, elle mûrira jusqu’à être capable d’aller elle-même chez Zeniba pour accomplir sa quête.
Dans cette histoire on peut en plus noter que l’enfant fait tout de même preuve dès le début d’une certaine sagesse par rapport aux adultes : non seulement c’est elle qui sauve ses parents d’une transformation définitive en jambons et en côtelettes mais en plus dès le tout début elle avait senti que ce n’était pas une bonne idée de manger la nourriture du parc et même simplement d’y entrer.
Elle représente ainsi le personnage simple, non-héroïque mais encore plein de la curiosité et de la naïveté de l’enfance auquel les spectateurs (surtout les enfants, mais les adultes aussi) peuvent se rattacher.

Au sein des aventures de Chihiro trois thèmes transparaissent en particulier : en premier lieu,à travers les histoires des deux esprits de rivière, on peut voir une critique liée à la pollution. Ensuite, on peut sentir une volonté de remettre au goût du jour les traditions shinto qui se perdent et enfin une critique de la société japonaise actuelle.

En ce qui concerne la critique de la pollution au Japon, elle est simple et directe : dans l’histoire Chihiro va rencontrer deux esprits de rivière. Le premier est pollué et aura besoin d’un bon décrassage aux bains tandis que le second s’est perdu lui-même car sa rivière a été remblayée pour construire des immeubles.
Cette critique ne fait pas non plus l’apologie naïve d’un retour à une vie néandertalienne, loin s’en faut : dans le monde des esprits la modernité et la nature coïncident très bien, avec par exemple le train qui dessert la ville ou bien le fait que les bains fonctionnent au charbon (c’est de la modernité de la première révolution industrielle, mais c’est une forme de modernité tout de même).

On peut d’ailleurs souligner dans ce film un syncrétisme assez incroyable : dans le monde des esprits, des technologies de diverses époques se côtoient, les bains en eux-mêmes sont d’architecture traditionnelle japonaise tandis que les appartements de Yubaba sont de style victorien et les rues de la ville évoquent un mélange entre le nippon et l’européen. Ce style architectural rappelle celui de l’ère Meiji, mais promis on y revient dans quelques lignes.

Dans le projet initial du film, Miyazaki décrit ainsi son objectif : « Nous devons informer [la jeunesse japonaise] de la richesse de nos traditions »[6].
On peut trouver plusieurs clins d’œil à la mythologie japonaise dans divers éléments de l’histoire. En premier lieu, il est difficile de ne pas remarquer que le monde dans lequel Chihiro et ses parents ont pénétré est peuplé de kami et que le titre nous dit d’emblée que l’on a à faire à un kamikakushi. En second lieu on peut regarder ce qui en est de la nourriture. Au début du film, les parents de Chihiro sont transformés en porcs pour avoir mangé la nourriture destinée aux esprits. Et quand Chihiro tente de s’enfuir une première fois, elle se rend compte qu’elle est en train de devenir transparente en même temps que la nuit tombe. Elle ne retrouvera sa matière que lorsque Haku lui aura donné à manger une petite baie issue du monde des kami. Cela peut faire référence au mythe d’Izanagi et d’Izanimi :
Izanimi, la divinité femelle ayant donné naissance à l’archipel japonais mourut en couches tandis qu’elle donnait naissance à une divinité du feu. Izagani, son mari, frère et alter ego masculin, en éprouva tant de chagrin qu’il s’en alla la chercher dans l’équivalent japonais des enfers. Mais malheureusement elle ne pouvait plus partir de là car elle avait mangé la nourriture du lieu, permettant de s’y ancrer.
Bien entendu, en ce qui concerne la nourriture et les transformations, il est difficile de ne pas penser à Alice aux pays des merveilles et De l’autre côté du miroir de Lewis Caroll ou encore aux nombreux contes folkloriques européens dans lesquels manger quelque chose peut avoir un effet assez inattendu, comme pour Hansel et Gretel qui, pour avoir mangé la maison de pain d’épice de la sorcière, ont vu le premier devoir nourrir la seconde afin qu’elle engraisse pour pouvoir servir de festin.. Là encore, il y a sans doute un syncrétisme culturel complexe, même si, à la base, c’est la culture shinto que Miyazaki souhaitait surtout remettre en valeur.

Enfin on peut trouver derrière l’histoire de ce film une critique de la société japonaise actuelle.
En premier lieu, la critique la plus évidente est celle du grand attachement à l’argent et de son pouvoir : les parents de Chihiro pensent qu’ils peuvent manger la nourriture qu’ils trouvent sur le stand sans demander l’autorisation à qui que ce soit, car ils ont de quoi payer. Il y a aussi l’esprit sans visage que Chihiro fait rentrer dans les bains et qui veut absolument donner de l’or à Chihiro pour passer du temps avec elle. Cet esprit va franchement s’énerver à force qu’elle refuse car elle est trop occupée avec ses parents ou ses amis. De plus, il va mettre une pagaille sans nom dans les bains en distribuant de l’or à tous les employés, qui vont finir par en faire des tonnes dans l’espoir d’obtenir plus d’or, or qui au final va s’avérer n’être qu’une illusion.
Plus discrètement, le film critique l’organisation de la société japonaise moderne.
On peut noter que les syncrétismes architectural et technologique évoqués plus haut donnent l’impression que le monde des esprits est resté dans l’ère Meiji (1868-1912), quand le Japon s’est ouvert à la culture occidentale après des siècles passés renfermé sur lui-même, ce qui n’a pas été sans créer un léger chaos socio-culturel.
Dans le monde des bains, Yubaba est la patronne, la capitaliste qui possède les installations et qui permet à chacun de ses ouvriers de vivre à condition qu’il travaille dur. On peut noter que tout ce qui a trait à l’occident, architecturalement ou bien en matière d’habits est rattaché à Yubaba, tandis que les prolétaires ont des quartiers et des vêtements nippons traditionnels. On sent ici une critique de la domination écrasante que la culture européenne a infligée à la culture japonaise, à un tel point qu’elle l’a pénétrée et occidentalisée.
La société japonaise actuelle est également emprunte d’une assez forte individualisation : il faut que l’individu réussisse socialement. L’employé moyen travaille certes pour son entreprise mais il subit une hiérarchie très forte qui ne pousse pas au travail collaboratif.[7] C’est tout l’inverse de ce qui est prôné dans le film. Ceci est particulièrement bien illustré par le fait qu’il faut que les employés dépassent leurs petites guéguerres hiérarchiques afin de pouvoir nettoyer l’esprit de la rivière polluée.

Enfin, un point important à souligner dans ce film est son non-manichéisme.
Certes Yubaba est une patronne tyrannique, mais elle s’est promis d’offrir du travail à quiconque lui en demandera et elle tient sa parole. Certes Zeniba blesse Haku et transforme le bébé de Yubaba en souris, mais elle apporte une douce morale à la fin de la quête de Chihiro. Certes Haku aide Chihiro, mais tous les autres employés des bains le craignent, car il est d’un naturel plutôt désagréable avec eux.
Tous les personnages secondaires sont ainsi tantôt des opposants et tantôt des adjuvants, dépendant des situations.

C’est peut-être là la morale principale de ce film : rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir.

Au final, on sort de cette histoire comme Chihiro lorsqu’elle repart du parc : on n’est pas sûr de la limite entre les rêves et la réalité, cependant on aura appris quelque chose et de cette histoire il nous restera un souvenir, même si on n’arrive par forcément à s’en rappeler[8].

Mesdames et messieurs, le ciné c’est bon pour la santé : mangez-en !

Audrey Tissot.

Image issue de imdb.com

Suggestions de lectures complémentaires/bibliographie :

[1] Ce qui se traduit par « Enlevé sans que personne ne l’ait remarqué ». Le japonais « kamikakushi » contient en plus la notion d’acte divin : cette expression se traduit littéralement par « caché par les dieux », (« kakushi » = caché, « kami » = esprit, dieu). On peut donner exactement la définition suivante : « La disparition soudaine et mystérieuse d’individus attribuée à leur enlèvement par des êtres surnaturels »[traduit par nos soins] (STAEMMLER, Brigit. Virtual kamikakushi : An element of folk belief in Changing Times and Media. In: Japanese Journal of Religious Studies Vol. 32, n°2, pp. 341-352.)

[2] Au sens shintoïste. En français on peut ici aussi traduire ceci par « esprit ». En effet dans le shinto toute chose contient un principe de vie. Par exemple dans le film on peut voir un kami qui est l’esprit des radis : il ressemble à un radis blanc humanoïde d’environ 2m de haut et prend l’ascenseur avec Chihiro quand elle va dans le bureau de Yubaba pour la première fois.

[3] Traduction initialement trouvée sur Wikipédia mais vérifiée par nos soins.

[4] c’est à partir de ce moment-là du résumé que tu te dis, cher lecteur/trice, que les films européens sont spécialement peu originaux en matière de scénario une fois mis en parallèle avec ça, ou que Miyazaki en a trop pris, ou les deux

[5] Et pour l’occasion elle sera renommée Sen (千, qui signifie mille), d’où le titre japonais. Vous pouvez d’ailleurs constater que pour passer de Chihiro (千尋) à Sen il suffit de d’enlever le second idéogramme qui compose le nom Chihiro. Et comme parfois en japonais, si c’est un prénom cela ne se prononce pas de la même manière que ça s’écrit. Typiquement千尋se dit usuellement Senjin et signifie « grande profondeur » (littéralement « mille brasses »).

[6] Andrew Osmond, Spirited away, Palgrave Macmillan, coll.  BFI film classics ,‎ 2008, 121 p. (p. 12)

[7] Si vous êtes intéressé par une description interne des entreprises japonaises, mettez la main sur Stupeurs et tremblements d’Amélie Nothomb.

[8] « On oublie jamais vraiment les choses qu’on a vécu. On a seulement parfois du mal à s’en souvenir » dis Zeniba à Chihiro.