C’est le nom de la campagne autour du référendum pour l’indépendance de l’Écosse qui a eu lieu jeudi 18 septembre. Analyse et impressions d’une non-Écossaise, non-résidente et non-spécialiste.

Pour un observateur suisse néophyte, le titre – et le concept même– du référendum pour l’indépendance écossaise peut laisser perplexe. Scotland decides. Il n’y a que la langue anglaise qui puisse permettre une personnification aussi puissante : en français, on traduirait littéralement par « l’Écosse décide », mais puisqu’en anglais, le déterminant n’est pas nécessaire, ce n’est pas le peuple écossais qui fait son choix, mais la nation elle-même. L’observateur suisse néophyte est alors forcé de s’interroger : Pourquoi diable l’Écosse veut-elle être indépendante ? Pourquoi parle-t-elle ainsi à la troisième personne alors qu’elle fait partie d’un pays de première classe : l’Angleterre? Et s’il formule cette question à voix haute près du parlement écossais d’Édimbourg – ou n’importe où ailleurs en Écosse -, qu’il se prépare à courir plus vite que le cheval de Mel Gibson durant la bataille de Stirling ! Car l’Écosse ne fait pas partie de l’Angleterre, qui n’est d’ailleurs pas non plus un pays. En fait, l’Écosse et l’Angleterre sont deux nations qui font partie, avec le Pays de Galles et l’Irlande du Nord, d’un même pays : le Royaume-Uni. À noter également que le terme Grande-Bretagne n’est pas un synonyme de Royaume-Uni, en l’utilisant comme tel, ce sont les Irlandais que vous risqueriez d’offenser puisque que ce terme désigne l’île – ou si l’on veut être précis l’archipel – que composent leurs trois nations compatriotes.

En espérant ne pas l’avoir perdu, essayons donc de répondre à l’observateur néophyte, qui se demande toujours à quoi bon vouloir être indépendant si ce n’est en vertu d’un goût démodé pour les châteaux hantés d’ectoplasmes de moutons et de souverains assassinés, les instruments à vent biscornus, et les peintures de guerres bleues. Outre la cornemuse en tartan, le nombre impressionnant de châteaux en ruine, l’arrière-pays comptant plus de moutons que d’êtres humains, les assassinats sanglants de monarques à collerette et le film Braveheart, c’est-à-dire d’une culture et d’une histoire uniques au monde, l’Écosse a un certain nombre de raisons politiques et économiques de vouloir devenir un pays indépendant. Pour les comprendre, il faut revenir à cette distinction entre le Royaume-Uni et les nations qui le composent, car si en effet l’Écosse n’est pas une partie de l’Angleterre, ce serait un euphémisme que d’affirmer que cette dernière porte la culotte au sein de l’union. Et c’est le cœur du problème, qui remonte d’ailleurs à plusieurs siècles : l’Angleterre a toujours eu tendance à profiter, voire à oppresser, sa voisine (même si le film Breaveheart a dû faire grimacer plus d’un historien, il avait au moins raison sur ce point). Ce constat fait, passons sur la déclaration d’indépendance d’Abroath, la réunification sous Jacques 1er et la révolte jacobite, pour en venir à l’époque moderne et aux évènements qui mènent à l’organisation de ce fameux référendum.

À partir de ce point, l’observateur néophyte doit se résigner à être submergé par une série de dates-clés : En 1934, le parti national écossais, Scottish National Party, est créé. En 1964, on découvre du pétrole en mer du Nord, devenant pour l’Écosse une source de revenus importants. En 1979, un premier référendum pour l’indépendance échoue à rassembler une majorité de oui. En 1997, Tony Blair, travailliste nouvellement élu au poste de premier ministre, tient sa promesse d’organiser un référendum pour la création d’un parlement écossais. Ce référendum est un succès : en 1998, le Scotland Act institue le principe de dévolution au parlement écossais (celui-ci ayant été dissolu avec l’adhésion de l’Écosse à l’Union), permettant ainsi l’élection d’un gouvernement écossais. En 2007, le SNP, parti national écossais arrive en tête aux élections parlementaires, propulsant ainsi son leader, Alex Salmond, au poste de premier ministre écossais. En 2010, le premier ministre travailliste (d’origine écossaise) Gordon Brown cède sa place à David Cameron, un conservateur. Un an plus tard, en 2011, le SNP obtient la majorité absolue aux élections parlementaires, donnant ainsi à Alex Salmond l’occasion d’organiser un nouveau référendum pour l’indépendance de l’Écosse dont la campagne commencera en 2012 et la date sera fixée au 18 septembre 2014.

L’observateur néophyte est à nouveau un peu perdu, je n’en doute pas. Je n’en doute pas car je l’ai moi-même été quand j’ai dû absorber toutes ces informations à mon arrivée en Écosse en septembre 2013 pour y faire mon Erasmus. Rassurez-vous, à partir de là, les choses se simplifient. Comme je le disais plus haut, l’Écosse est très fière de sa culture et de son histoire, ce qui est assez fascinant pour un étranger qui vient y vivre pour quelques mois, car celui-ci se rend vite compte que cette ardeur nationale n’est pas un attrape-touristes mais un sentiment authentique. Et, comme je le disais aussi, l’Angleterre a toujours eu tendance à profiter de sa voisine. Mais puisque manifestement, il n’y a plus de garnisons de soldats anglais dans les châteaux écossais et que les highlanders ont retrouvé le droit de porter le kilt (perdu au cours des révoltes jacobites), que peut bien faire l’Angleterre pour donner envie à sa voisine de quitter l’Union ? Au-delà de la rivalité historique entre les deux nations, c’est la situation politique et économique du pays qui pousse le peuple écossais à demander son indépendance. En effet, bien que le Royaume-Uni soit l’union de plusieurs nations, c’est aussi un État centralisé et c’est pourquoi l’Écosse ne profite pas directement de sa source de revenus qu’est le pétrole dont elle doit reverser la majeure partie au gouvernement de Londres. Cette centralisation ne plaît donc pas au peuple écossais qui voudrait à la fois profiter de ses propres revenus et résoudre par lui-même les problèmes économiques de l’Écosse. Le processus s’accélère lorsque David Cameron est élu premier ministre puisque celui-ci est un conservateur alors que la majorité écossaise est plutôt travailliste. Le référendum est donc lancé.

Pour l’observateur suisse qui répond régulièrement à des questions politiques et votant par oui ou non, un tel évènement peut paraître trivial, mais dans un État qui fonctionne sur le mode de la démocratie représentative, c’est un évènement politique majeur. En effet, c’est une occasion unique pour le citoyen de se prononcer de manière directe sur un problème politique le concernant de près, et c’est un symbole pour la démocratie. Et bien que je vote en Suisse depuis mes 18 ans, ayant grandi en France, où j’ai souvent vu des hommes politiques voter des lois sans se préoccuper de leurs compatriotes défilant dans la rue, je trouve toujours cet exercice aussi fascinant et impressionnant. Et, dans le cas de l’Écosse, il l’est d’autant plus que les jeunes entre 16 et 18 ans sont aussi autorisés à voter, donnant à la jeunesse un vrai poids dans cette décision, lorsqu’ils devront répondre à la question suivante : « Should Scotland be an independant country (yes or no) ? ». Le pays se divise alors entre partisans du oui et du non.

Il serait fastidieux et sans doute d’autant plus embarrassant pour l’observateur néophyte de développer ici les arguments des deux camps, nous nous en tiendrons donc à l’exposé des enjeux du scrutin. Ces enjeux sont tout à la fois politiques, économiques et sociaux. Premièrement, comme je l’ai dit plus haut, la ligne politique actuelle du gouvernement de Londres ne convient pas à la majorité de la population écossaise, il s’agirait donc de se débarrasser de cette centralisation. Mais dans le même temps, cela reviendrait à tracer une nouvelle frontière entre l’Écosse et l’Angleterre, ce qui pose bien évidemment un problème aux Écossais « exilés » en Angleterre ou ailleurs au Royaume-Uni ainsi qu’aux personnes habitant et travaillant de deux côtés différents de la frontière (qui deviendraient des travailleurs frontaliers) en plus de poser un problème politico-économique concernant les douanes. Deuxièmement, sur le plan économique, cela permettrait en effet aux Écossais de reprendre le contrôle des revenus du pétrole en mer du Nord. Mais dans le même temps, ils perdraient leur monnaie, la livre, ainsi que le soutien des banques et du gouvernement britanniques (qui ont été d’un grand secours aux banques écossaises durant la crise financière de 2008) et seraient totalement dépendants des fluctuations du cours du pétrole. Troisièmement, le gouvernement écossais pourrait prendre seul des décisions concernant le bien-être social du pays (puisque Salmond n’est pas d’accord avec la politique d’austérité menée par Cameron), en particulier concernant la fiscalité. Mais dans le même temps, bien qu’il détienne déjà des pouvoirs concernant l’éducation, la santé et la justice, certains citoyens écossais s’inquiètent de savoir ce qu’il arrivera lorsque ceux-ci seront définitivement séparés de leurs équivalents britanniques. À cela s’ajoute la question de la défense : Salmond voudrait que l’Écosse se débarrasse des sous-marins nucléaires britanniques qu’elle héberge, mais pourrait-elle avoir sa propre armée ?

De mon point de vue, comme de celui de la plupart des observateurs, le choix du non est le plus viable puisqu’il protège l’économie : malgré tous les différends entre Salmond et Cameron, l’Écosse est plus forte au sein de l’Union. Et c’est paradoxalement cette certitude qui a donné à Cameron des raisons de s’inquiéter, son excès de confiance s’est retourné contre lui lorsque le 7 septembre, c’est-à-dire moins de deux semaines avant le vote, un sondage montre pour la première fois le oui en tête des intentions de vote. Cameron s’inquiète alors de voir l’unité du Royaume-Uni mise à mal et supplie – littéralement – les Écossais de rester dans l’Union : « I would be heartbroken if this family of nations that we’ve put together and that we’ve done such amazing things together, if this family of nations was torn apart.». Car en effet, la votation de l’indépendance de l’Écosse poserait un problème majeur au gouvernement britannique : outre la question des sous-marins nucléaires et des revenus du pétrole, l’indépendance écossaise, créant un précédent, donnerait du grain à moudre aux nationalistes irlandais (et, de la même façon, à l’international, aux indépendantistes catalans). Cameron tente donc de nouvelles promesses d’extension des pouvoirs du parlement écossais. Et le 18 septembre, advienne que pourra.

L’observateur néophyte s’il ne s’est pas perdu en route doit, à ce point de sa lecture, rire à gorge déployée face à ma tentative d’effet dramatique, car en effet, le 18 septembre, à l’heure où j’écris mais plus encore, à l’heure où il me lit, est déjà passé et les résultats déjà tombés. Néanmoins, je persévère. Le 18 juin donc, je porte le kilt que j’ai ramené de mon Erasmus en l’honneur de ce jour historique et par sympathie pour tous les expatriés écossais qui ne peuvent pas voter (seuls les résidents y sont autorisés) et attendent, comme moi, les résultats avec impatience. Les chiffres tombent dans la matinée : malgré le sursaut du oui quelques jours avant le scrutin, c’est le non qui l’emporte à 55% (avec un taux de participation de 85%). Le 19 septembre, après l’annonce des résultats, je passe mon après-midi sur le site de la BBC, observant les réactions en direct. Les tweets et les sms envoyés par les Écossais dévoilent une population très clivée, entre les partisans du non, heureux et soulagés et ceux du oui, déçus et parfois agressifs. Les réactions britanniques et internationales affluent. Cameron est soulagé et félicite Alistair Darling, le directeur de campagne du non (Bettertogether), il salue un résultat clair, assure qu’il tiendra ses promesses et déclare : « It is time for our United Kingdom to come together and move forward ». La réaction d’Alex Salmond se fait attendre. Les dirigeants européens sont eux aussi soulagés et saluent une bonne décision prise par les Écossais. Barack Obama félicite les Écossais pour leur exercice de la démocratie et se dit impatient de continuer sa collaboration avec ses alliés britanniques. Lors de sa conférence de presse en fin d’après-midi Salmond annonce sa démission du poste de premier ministre du gouvernement écossais. Il assure que même si les partisans de l’indépendance ont perdu le référendum, cet évènement annonce un grand changement et que le rêve ne s’éteindra jamais. Il ajoute qu’il a pris cette décision car il ne pense pas être le mieux placé pour emmener le pays vers l’avant en prenant l’opportunité donnée par l’issue du référendum. Il annonce son intention de continuer à servir l’Écosse : il laisse sa place mais ne prend pas sa retraite pour autant. Ses collègues honorent l’un des meilleurs hommes politiques de sa génération et les Écossais accueillent cette annonce avec émotion, exprimant leur tristesse et leurs remerciements sur les réseaux sociaux. La reine Elisabeth, depuis sa résidence de Balmoral (en Écosse donc), salue elle aussi la décision du peuple écossais et appelle à l’unité pour l’amour de l’Écosse. En effet, l’inquiétude générale est de voir les résultats de ce référendum créer un clivage au sein du peuple écossais. Après ce jour historique, les choses ne seront plus les mêmes, c’est certain. Pour les effets à long terme, il reste surtout à savoir si Cameron va réellement tenir ses promesses. Affaire à suivre donc.

En ce qui me concerne, je suis à la fois déçue – car j’ai été sensible à l’énergie déployée par les partisans du oui et la force formidable dégagée par leurs espoirs –, soulagée – parce que j’aimerais retourner vivre là-bas et qu’une victoire du oui aurait pu compliquer les relations entre l’Écosse et l’Union Européenne – et admirative – face à cet admirable exemple de démocratie et face à la fierté du peuple écossais et au charisme de son nouvel ex-premier ministre Alex Salmond.

Anaïs Rouget

*Pour un point de vue éclairant sur le sujet, regardez l’émission de John Oliver consacrée au référendum, Last Week Tonight.