Jusqu’au 15 novembre prochain, découvrez une adaptation étonnante et détonante de La Nuit des Rois de Sir William Shakespeare, avec Shake au Théâtre de Carouge.

L’intrigue de la pièce est complexe. Pour faire court : Viola aime Orsino qui aime Olivia qui est tombée amoureuse de Viola travestie en garçon… Pour être plus exhaustif : Viola et son frère Sébastien échouent, en deux points différents, sur les côtes d’Illyrie après une tempête. Viola se travestit en homme, Césario, et entre au service du duc Orsino, dont elle tombe amoureuse. Dans le même temps, le duc lui demande de transmettre sa déclaration d’amour à la belle comtesse Olivia, sa voisine. Cette dernière tombe alors amoureuse de Césario. Tout se complique, avec notamment cette farce jouée par Sir Andrew et Sir Toby à Malvolio, l’intendant d’Olivia, qui croit que sa maîtresse est amoureuse de lui. Sébastien ressurgira finalement pour résoudre tout cet imbroglio…

Le décor choisi par le metteur en scène Dan Jemmett est simple : cinq cabines de bain – pour autant de comédiens – et une table dressée, sur laquelle sont posées quelques bouteilles. De ces cabines, on retiendra surtout la première, dans laquelle se trouve Feste le Fou, bouffon d’Olivia. Celui-ci passe en revue sa collection de vinyles, donnant la trame musicale de l’histoire – celle-ci permet d’ailleurs la plupart des transitions. Des demeures, jardins et autres lieux de l’action, rien n’est finalement représenté. Le spectateur n’est pourtant jamais perdu, orienté par les personnages présents et leur discours. Nul besoin donc de s’encombrer d’un quelconque décor supplémentaire. Libre à chacun de s’imaginer l’espace et sa disposition.

Ce décor tout en sobriété contraste avec l’interprétation des acteurs. Attention, il ne faut pas comprendre que tout est sur-joué, bien au contraire ! Ce que cette phrase sous-entend, c’est l’excellent choix du titre : Shake. Shake, en anglais, cela signifie d’abord « secouer ». On peut déjà comprendre ce terme de plusieurs façons. La pièce est extrêmement vivante, les comédiens sont rarement statiques – à l’exception peut-être de Geoffrey Carey, qui interprétait Feste ce soir-là (il est joué en alternance par ce comédien et Marc Prin). Il y a toujours du mouvement dans leur jeu, dans leurs paroles et dans l’intrigue, qui se retourne à plusieurs reprises. Shake, on peut également le traduire par « ébranler ». Les spectateurs le sont à plusieurs reprises, tout comme les personnages. Personne ne peut avoir confiance en personne. On pense évidemment à Orsino, dupé par Césario, sensé transmettre le message d’amour à Olivia, alors que celle-ci aime finalement Césario… Les personnages et la confiance de chacun s’en voient donc ébranlés. C’est un jeu de dupes, de déguisements, de cachotteries qui se dévoile sous l’œil rieur du public.

Dans ces tromperies incessantes, on retrouve toute la panoplie de Shakespeare, avec tout ce qu’il peut y avoir de paradoxal, d’ambigu, de monstrueux, de poétique, d’hilarant – la liste est longue des qualificatifs qui peuvent lui être attribués – dans une mise en scène revisitant ce classique de manière totalement moderne. On évoquait Feste le Fou et ses transitions musicales. Il joue ainsi le rôle du maître de cérémonie, celui qui orchestre le tout, par ses manigances et ses chansons. En plus de cela, il apporte un côté absurde, en racontant plusieurs séries de blagues, des blagues totalement absurdes, souvent autour d’un médecin et de son patient. Au début, le public est un peu sceptique, voire perplexe, puis il rit. Et cela ne fait qu’augmenter à chaque fois qu’une nouvelle série de blagues commence.

On évoquait des tromperies et un jeu de dupes. Ces deux aspects sont également présents dans la mise en scène elle-même. Dan Jemmett a choisi de ne s’entourer que de cinq comédiens, pour jouer huit rôles. Ainsi, Delphine Cogniard joue à la fois Viola et Sébastien, les deux jumeaux. Il y a même du théâtre dans le théâtre, puisque Viola se travestit en homme, pour jouer un rôle qui n’est pas le sien, celui de Césario. L’actrice est ainsi capable de passer de l’amoureuse transie presque pathétique à un personnage froid et calculateur en un rien de temps. On peut également citer Vincent Crouzet, qui joue Sir Toby et Sir Andrew. Une petite particularité vient toutefois s’ajouter à ce rôle : étant donné que les deux compères sont presque toujours ensemble sur scène, Sit Andrew est une marionnette, tenue par le comédien, qui joue sur le fait qu’il s’agit d’une marionnette, la mettant par moments dans une valise – dans laquelle elle ne veut pas aller – et usant de tous les codes de cet art. Il n’y a donc pas de volonté ici de faire jouer la marionnette comme s’il s’agissait d’un personnage à part entière qui aurait pu être campé par un comédien, mais bel et bien un jeu autour de l’usage de cette marionnette. Et il faut bien dire que le résultat est hilarant. On perçoit une grande autodérision autour des artifices utilisés dans la mise en scène. Même Valérie Crouzet, qui n’interprète qu’un rôle – celui d’Olivia – joue de cet aspect double, en changeant de couleur de cheveux selon l’humeur et la situation. Elle est ainsi blonde lorsqu’Orsino évoque leur première rencontre, arbore des cheveux noirs alors qu’elle est en deuil, et est finalement rousse lorsqu’elle retrouve des couleurs en tombant amoureuse.

Mais le double rôle qui surprend certainement le plus le public est celui d’Antonio Gil Martinez. D’un côté, il joue le bellâtre Orsino, sûr de lui, à la limite de l’arrogance, fou amoureux d’Olivia, tant et si bien qu’il revient à la charge un peu plus fort à chaque refus. Il est un combattant qui ne renonce jamais. De l’autre côté, il joue le pauvre Malvolio, peu sûr de lui, stupide et moche : ses cheveux sont mal coupés et pas coiffés, ses dents sont trop en avant, qui le rend parfois difficile à comprendre, par l’accent espagnol du comédien et le défaut de prononciation que ces fausses dents entraînent, ajoutez à cela des lunettes trop grandes pour lui, cela achève le personnage, dira-t-on. Le contraste est alors immense entre ces deux personnages et passer de l’un à l’autre tout au long de la pièce n’était certainement pas chose aisée.

Cette pièce complexe recèle finalement de nombreuses subtilités, mélangeant les arts – le théâtre, la musique et les marionnettes principalement, voire un peu de danse par moments – pour un résultat détonnant, loin d’un Shakespeare classique, mais en retranscrivant pourtant tous les codes. Une mise en scène réussie avec brio par Dan Jemmett !

Fabien Imhof

 Infos pratiques : Shake, d’après la Nuit des Rois, Mise en scène de Dan Jemmett, du 27 octobre au 15 novembre 2015 au Théâtre de Carouge. http://tcag.ch/

Photos : © Mario del Curto