Soulever la politique. C’est le titre d’un cycle de trois pièces présentées à la Comédie en ce moment. Retour sur la première d’entre elles.

Sur scène, quatre acteurs. Assis autour d’une table, ils se demandent comment faire, par le biais du théâtre, pour « soulever la politique ». Originaires du Laos, de Corée du Sud, du Congo et de France, ils tentent d’inventer un nouveau monde, une nouvelle politique. Leur idée ? Imaginer qu’une catastrophe a eu lieu, qu’ils se retrouvent sur une île, pour recréer les relations entre les humains, la politique, le monde en somme… Ce sera cela, le centre de leur pièce. Sur la scène, elle se développe, entremêlées d’interventions des comédiens sur les propos qu’ils tiennent, des passages à couper, retravailler, pour aller à l’essentiel. Au sein du public, on ne sait pas trop si on assiste à une pièce dans la pièce ou à une création en direct, tant les interactions sont nombreuses…

Le projet du texte de Denis Guénoun est audacieux, ambitieux : Soulever la politique, réinventer la société des hommes en somme. Pour bien comprendre ce qui se déroule sur scène, il faut d’abord parler de la scénographie. Des caisses, des morceaux de scène, des tables sont disposés sur scènes, à différentes hauteurs, pour signifier une île. Au fond, un écran sur lequel sont projetés tantôt un décor, tantôt des paroles des acteurs. Pourquoi ce choix d’une île ? On est après une catastrophe. Pourtant, pas de ruines. Au contraire, les quatre comédiens se trouvent dans un lieu nouveau, où tout est à construire, une sorte de nouvel Eden originel. Ensemble, ils vont donc s’interroger sur ce qui n’a pas fonctionné, tenter de trouver des solutions pour que la société fonctionne, pour que politique ne soit plus équivalente à guerre.

La force de cette pièce est de proposer plusieurs niveaux de réflexion. Il y a d’abord cette réflexion sur la politique, sur le monde, cette volonté de tout réorganiser, de tout reconstruire. Plutôt que de lister ce qui ne va pas dans notre monde actuel – un monde du passé sur la scène – le texte de Denis Guénoun prend le contrepied : de manière beaucoup plus subtile, les comédiens discutent de comment il faut organiser les relations, comment il faut communiquer… Si le texte est parfois complexe à comprendre, dans les formules employées, on en comprend l’essentiel : le sous-texte dévoile sans le dire les problèmes de la société d’aujourd’hui : l’absence de communication – à tous niveaux – la peur de la catastrophe, la suprématie blanche et toutes les craintes qu’elle peut créer… Derrière cela, c’est aussi une réflexion sur le théâtre qui est proposée, non sans humour. Il y a d’abord cette question de savoir si le théâtre est capable de « soulever la politique », d’en parler pour faire réfléchir. À cette question, on répond bien volontiers que oui. Il y a aussi toutes ces interventions métathéâtrales des comédiens, qui se demandent si certaines choses sont nécessaires, se moquent avec humour de certaines conventions, comme le fait qu’un personnage peut vivre une éternité sans se nourrir, ou sortir une banane de sa poche, comme si c’était tout à fait normal. Cette facette de la pièce apporte de la légèreté dans un propos qui pourrait être déprimant.

Toutes ces questions aboutissent sur la volonté d’organiser une Assemblée Générale du monde, avec un vote mondial, où chaque individu pourrait s’exprimer. On ne sait plus bien si on est encore dans la pièce qu’ils voulaient monter sur l’île, dans la pièce d’origine, ou même si on est encore au théâtre… Plusieurs hypothèses sont alors proposées – qu’on ne vous dévoilera pas ici – pour changer certaines choses dans le monde. Bien vite, on se rend compte qu’on ne pourra jamais contenter tout le monde. Ce beau projet, outre les soucis logistiques qu’il comprend – les comédiens voulant faire venir tout le monde à la Comédie de Genève – se révèle bien vite n’être qu’une utopie. Mais l’essentiel est ailleurs. Les comédiens invitent chacun, en sortant du spectacle, à réfléchir, à penser à tout cela…

Soulever la politique, c’est une pièce, ou un spectacle, on ne sait pas trop comment l’appeler en fin de compte, qui fait réfléchir. C’est surtout un spectacle qui donne envie d’aimer la politique, de s’y intéresser. C’est un texte qui est peut-être trop complexe par moments, mais qui pose de bonnes questions. C’est aussi une pièce qui rappelle l’un des rôles du théâtre et son importance. C’est en tous les cas une pièce qui ne laisse pas indifférent. Soulever la politique, ça nous rappelle que le théâtre peut émouvoir, bouleverser une vie.

Infos pratiques :

Soulever la politique, de Denis Guénoun, du 31 octobre au 5 novembre 2017 à la Comédie de Genève.

Mise en scène : Stanislas Roquette

Avec Alvie Bitemo, Eunil Ko, Luangphinith Boun Sy et Stanislas Roquette

http://comedie.ch/programme/spectacles/soulever-la-politique

Photo : © Marc Vanappelghem