Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien voyager.

 Cela tombe bien, nous sommes aux portes de l’été et les départs se profilent peu à peu à mesure que les jours passent. Rome ? Barcelone ? New-York ? Papouasie ? Peu importe la destination, l’expérience du voyage est pour moi la plus belle qui puisse être. Seul ou accompagné, au fin fond de la campagne ou au milieu d’une métropole ultra peuplée, la rencontre entre le voyageur et son trajet est à la fois unique et renouvelable à l’infini. La première expédition dont je me souvienne s’est déroulée au Japon, je devais avoir quatre ou cinq ans. Excitée comme une puce, je n’ai évidemment pas fermé l’œil de tout le trajet en avion, préférant partager mon temps entre les (trop) nombreux films disponibles sur le (beaucoup trop) petit écran et l’armoire magique que j’avais découverte au fond de l’appareil, qui m’offrait une quantité illimitée de glaces, sandwiches et autres délices dont je ne soupçonnais pas alors qu’ils feraient passer à mon estomac la nuit la plus longue de sa vie. De l’archipel nippon, je retiens les découvertes culinaires, la chaleur humide à toute heure de la journée, les temples frais et apaisants, le bruit des avertisseurs sonores aux passages piétons, la morsure d’une biche à Nara et le goût de l’anguille cuisinée à la sauce teriyaki. Tous les voyages qui ont suivi celui-ci se sont faits dans la poursuite de ces premières sensations qui, aujourd’hui encore, me font frissonner de nostalgie. Pour toutes ces raisons, j’ai plongé la tête la première dans un long-métrage de Hiromasa Yonebayashi produit par les mythiques studios Ghibli. Entre science-fiction et journal de bord, laissez-vous porter au bord de la mer et écoutez le récit des Souvenirs de Marnie

Un petit résumé d’abord…

Anna, une jeune fille taciturne et mal dans sa peau, est envoyée un été chez sa tante au bord de la mer pour soigner son asthme. Là-bas, elle se met à la recherche de sujets de dessins, jusqu’au jour où elle découvre un manoir au milieu des marais, abandonnée… en apparence. Un soir, elle se retrouve coincée par la marée montante et se réfugie dans le jardin de la Villa des Marais. C’est alors qu’elle aperçoit, par la fenêtre d’une chambre, une jeune fille aux cheveux blonds en compagnie de sa gouvernante. Terrorisée par ce qu’elle croit être une hallucination, elle tente de s’enfuir et est ramenée à bon port par un marin bougon. Quelques jours plus tard, elle retourne au marais et tombe nez à nez avec la jeune fille de son rêve… mais était-ce vraiment un rêve ?

Dans ce monde, il y a un cercle magique invisible

Dès la première image, on est en focalisation interne sur le personnage d’Anna. Elle dessine, seule sur un banc, non loin de ses camarades de classe, mais isolée pour une raison inconnue. À mesure que les traits s’esquissent, la tension monte et la jeune fille fait une violente crise d’asthme. Cette solitude, elle l’explique de manière très poétique lors de son voyage en train pour rejoindre son oncle et sa tante à Hokkaidō : « Dans ce monde, il y a un cercle magique invisible. Tous ces gens sont à l’intérieur. Moi, je suis à l’extérieur ». Ce cercle magique, Hiromasa Yonebayashi l’utilise de façon tout à fait concrète puisque la moitié du film se déroule dans un univers parallèle que l’on croit d’abord être celui des rêves mais qui se révèle être celui des morts.

La première fois qu’Anna aperçoit la Villa des Marais, elle enlève ses chaussures pour traverser l’étang et va se réfugier à l’intérieur, s’endormant jusqu’au soir. Lorsqu’elle se réveille, la marée est haute et, comme par magie, une barque arrive justement pour la chercher. En se retournant vers la maison, elle voit des lumières s’allumer à une fenêtre… puis s’éteindre quand le plan se rapproche de la maison.

Les chaussures qu’elle retire avant de pénétrer dans l’antre de cette mystérieuse villa évoquent une présence spirituelle dans le domaine des marais : c’est en fait comme si elle entrait dans un temple. En arrivant dans le jardin, bien qu’elle sache qu’il s’agit d’une propriété à l’abandon, elle s’excuse néanmoins du dérangement. Elle observe avec fascination, dans un silence religieux, la fenêtre de l’étage, une verrière sur laquelle le soleil réfléchit une lueur aveuglante, qui la rend presque opaque. Anna est pour le moment étrangère au monde qui hante encore ces lieux, elle n’y a pas accès.

Elle fera par la suite deux rêves qui pousseront sa curiosité toujours plus loin puisqu’elle verra, en transparence de la paroi, une jeune fille aux longs cheveux blonds se faire coiffer par une vieille femme dans la chambre à la verrière. Le réveil la surprendra à deux reprises pour la ramener à la réalité. Cependant, elle prendra un soir la décision de reprendre la barque et de repasser dans cet univers parallèle au sien, séparé par un marais symbolique. Une bougie a été laissée à l’intérieur, comme un message : « Je t’attendais ». C’est ce soir-là, mal à l’aise, en colère contre elle-même, qu’Anna fera la connaissance de la jeune fille aux cheveux blonds : Marnie. Lorsqu’Anna se rapproche de la barque, les lumières s’allument une à une dans la maison, qui donne l’impression de s’éveiller au contact de notre héroïne. Marnie l’accueille sur une phrase énigmatique : « Je veux absolument te connaître […] je suis là depuis très longtemps ». Pourquoi Anna semble-t-elle se souvenir de la maison mais pas de Marnie ? Comment se fait-il que Marnie connaisse déjà Anna mais qu’elle veuille « apprendre à la connaître lentement » ? Pour résoudre l’énigme, il faut aller fouiller dans la mémoire profonde des deux jeunes filles…

C’est une maison bleue, accrochée à ma mémoire

La première fois qu’elles se rencontrent, Marnie et Anna se font une promesse étrange : « Nous sommes un secret pour toujours ». Elles existent l’une pour l’autre dans l’ombre et apprennent à se connaître en cachette. Marnie révèle à Anna un lourd secret de son enfance tandis que celle-ci lui raconte son malheur d’avoir été adoptée et d’être rejetée par les autres. Lorsque Marnie lui pose une question sur sa tante, Anna ferme alors les yeux et essaie de se souvenir de la maison, de sa chambre, de la pastèque qu’elle devait manger et peu à peu, tout autour d’elle se désintègre pour laisser place aux images de la réalité. Lorsqu’elle rouvre les yeux, elle est seule sur la plage et Marnie accourt vers elle, morte d’inquiétude. Anna avait disparu durant un instant… pour retourner dans le monde des vivants. Ainsi, on comprend que notre héroïne ne peut s’éloigner de la Villa des Marais sans perdre de vue Marnie, qui appartient en quelque sorte à la maison. Cette dernière emmène ensuite Anna à une somptueuse réception donnée par ses parents, une réception qui a le goût suranné d’une époque d’insouciance désormais révolue… certainement les années 50. Marnie, que l’on supposait jusque-là être une créature sortie de l’imagination solitaire d’Anna, se trouve être un personnage du passé et donc potentiellement réel. Notre enquête avance pas à pas…

Lorsqu’Anna retourne à la villa en pleine journée, elle la trouve abandonnée, presque en ruine et elle voit arriver de nouveaux propriétaires, dont Sayaka, une petite fille qui l’appelle « Marnie ». Ce nouveau personnage secondaire, malicieux et espiègle, agira comme une corde qui tirera Anna vers le présent, vers la réalité, vers les vivants. C’est elle qui réussira, aidée d’un autre personnage dont je ne vous dévoilerai pas l’identité, à percer le secret qui lie Anna et Marnie, pour enfin les libérer l’une de l’autre et qu’elles puissent commencer à vivre, chacune dans sa boucle temporelle.

À travers une chronologie fragmentée et une esthétique du souvenir extrêmement bien maîtrisée, Hiromasa Yonebayashi nous livre un film riche au niveau narratif, magnifique visuellement et dans lequel on retrouve à la fois les problèmes liés à l’adolescence, la question de l’adoption et celle de l’abandon. Peut-on pardonner aux morts ? Comment se libère-t-on de la souffrance qui nous lie à la perte d’un être cher et qui nous construit une solitude dans laquelle on finit par se murer ? Toutes ces interrogations, le réalisateur japonais y répond avec brio dans Souvenirs de Marnie, un film qui bouleverse autant qu’il questionne, un film qui sent bon les vacances au bord de la mer, un film, en somme, qui doit de toute urgence figurer sur votre liste de l’été !

Lea Mahassen

Références :

Souvenirs de Marnie, Hiromasa Yonebayashi (2014)

Pour ceux qui voudraient voir à quoi ressemble le film…

Pour ceux qui se souviennent de leurs rendez-vous de vacances…

Pour ceux qui connaissent (ou pas) San Francisco dans la brume…