Les cours universitaires ne le passionnaient pas pour la plupart. Ils étaient dispensés par des chercheurs à la voix morne. Leur absence de pédagogie éclipsait le petit intérêt que pouvaient avoir leurs enseignements, de par leurs contenus. Il était beaucoup plus facile de se laisser aller aux mélodies qui émergeaient sans interruption dans sa tête. Première concession : il battait les temps avec un doigt, tout en écoutant l’enseignant. Rapidement les temps ne l’intéressaient plus, mais les minutes jusqu’à la fin du cours l’obsédaient. Alors il tapait le rythme en s’aidant de ses pieds.

Le professeur dénonçait une injustice : il fallait écouter. Une porte ouverte, un portail même, ou carrément la mer ouverte en deux que le professeur essaie d’enfoncer. Bref, tout le monde connaît le problème dont il parle dans l’amphithéâtre, mais le professeur n’a pas vu le mur caché derrière la porte ouverte et il s’y est écrasé mollement : un élève bâille bruyamment, coupant ainsi la parole à l’enseignant. Un rire croissant s’empare de l’assemblée.

– Bourdieu aurait dit : « c’est de l’extériorisation de l’intériorité ! » lance l’interrompu.

Bizarrement cette saillie lui attire la sympathie des élèves qui lui accordent alors un peu d’attention. Les gens ont du respect pour celui qui se relève en disant : « même pas mal » après une collision frontale.

Il entame le rythme d’une marche militaire avec ses doigts, puis il pense à un mur et ça y est, il est reparti. Another brick in the wall résonne dans sa tête, puis c’est Time, toujours de Pink Floyd. La cloche sonne en paraissant bien trop réelle pour être le fruit de son imagination : la fin du cours est enfin arrivée. Il s’empresse de quitter le bâtiment pour appeler un ami :

– Allo Darri, faut qu’on fasse une répèt’ demain. Ça fait trop longtemps qu’on attend sans oser jouer.

Darri: – Alors salut déjà hein, ensuite je suis d’accord. Je veux bien essayer, ça ne m’impressionne pas et je suis pas trop affecté par tout ça en fait.

– Bah tu as de la chance : Kev était traumatisé la dernière fois que je lui en ai parlé Il n’arrive pas à gérer, faut qu’on l’aide et pour aller plus vite, vaut mieux la manière forte. Toi ça va ?

Darri: – Oui moi ça va. Je sais pas vraiment pourquoi d’ailleurs. J’aurais dû m’en faire beaucoup plus, mais j’y arrive pas, peut-être parce que je réalise pas encore ce qui se passe. Par contre je suis pas trop pour cette méthode avec Kev.

– Il le faut ! Ce qui nous arrive va pas durer longtemps, alors même si c’est dur à vivre, il faut aller jusqu’au bout : profiter de cela. On se reposera quand ce sera fini et ça risque d’arriver bientôt.

Darri: – Tu as raison. Je vais le convaincre. Tu sais, lui aussi adore ce qu’on fait, c’est les réactions que ça provoque qui le terrifient…

– Je sais, mais il faut qu’il arrive à supporter, à demain !

Il raccroche sans attendre la réponse de Darri. Ce qu’il n’avoue pas, c’est que lui aussi est terrifié, il a même choisi de quitter la ville pour éviter les ennuis. Ce qui lui pose un énorme problème : il ne pense pas être à sa place en vivant en ermite ; il sent bien que cette solitude l’use et qu’il va bientôt lâcher, mais il préfère le cacher et rester tranquille. Le lendemain, il revient en ville, sa guitare sur le dos, lunettes de soleil et casquette. Il dévisage chaque personne qu’il croise en se demandant à chaque fois si ces gens l’ont reconnu. Il était devenu un peu trop paranoïaque pour se rendre compte de son allure étrange avec sa casquette trop grande et ses lunettes de soleil, un soir d’automne sans soleil.

Il arrive dans le petit studio et en chasse l’ingénieur son d’un regard noir, puis tourne les talons pour entrer dans la petite salle insonorisée ou l’attendent déjà Darri et Kev.

Kev : – T’es en retard, t’aurais pu faire un effort !

– Je sais, vous aviez qu’à commencer sans moi héhé.

Darri : – Pff si tu te crois malin… Bon, on arrête de déconner et on s’y met !

Kev s’assied derrière sa batterie, Darri commence à jouer la ligne de basse de leur meilleur morceau, tout de suite suivie par un riff saturé et puissant émanant de la Fender du nouveau venu. Les membres du groupe enchaînent alors leurs compositions, perdant peu à peu leur sang-froid, laissant échapper toute l’énergie canalisée au long de la semaine. Arrive une fausse note, puis une autre. La guitare et la basse ne se répondent plus correctement, mais la batterie se fait entendre, improvisant un petit solo qui fait taire les cordes. Les deux musiciens coupables se regardent comme prêts à se battre, puis lorsqu’ils entendent le son de la crash, c’est un déchaînement de doigts sur leurs instruments et le son revient encore plus furieux. Ils se sentent invincibles, à l’abri de tous leurs problèmes et ils crient plus qu’ils ne chantent, toujours plus fort, toujours plus sauvages, mais soudain c’est le drame. Darri s’agite les yeux fermés et donne un grand coup de pied dans la grosse caisse de Kev qui s’effondre en arrière en éclatant de rire. Le cuir est percé, le batteur perdu dans un fou rire, le bassiste complètement à l’ouest et le guitariste furieux. Il bondit sur Darri et fait mine de l’étrangler. Ce dernier ne s’en soucie pas plus que de la grosse caisse, alors son ami commence à resserrer son étreinte. Darri, beaucoup plus grand que lui, l’envoie voler jusqu’à son amplificateur sur lequel il s’écrase en faisant tomber sa guitare encore branchée. L’instrument produit un son étrangement plaintif. Kutis se relève aussitôt et empoigne la malheureuse.

Darri : – T’as intérêt à refaire ça, on l’ajoute en fin de morceau !

Kutis : – Je le refais si tu me permets de te casser au moins deux dents avec ma guitare.

Darri : – Fais-toi plaisir avec ce qu’on joue je me les remplacerai par des nouvelles en or…

Kev : – Massif !

Kutis, Darri : – Ta gueule !

Kutis arrive à reproduire le son à la perfection et Darri aide Kev à se relever.

Kutis : – Vu qu’on est calmé, on peut trouver de nouvelles idées, non ?

Il accompagne ses paroles d’un regard provocateur, presque cruel, mais intérieurement il espère vraiment que les deux autres oseront répondre : « oui ». Kev redevient immédiatement sérieux et secoue la tête frénétiquement sans pour autant répondre. Darri hausse ses larges épaules, alors qu’il reste muet lui aussi. Kutis est dégouté, il n’ose pas décider seul au risque de fragiliser le groupe ; à ce moment ça aurait été la pire décision. Les deux autres le savent très bien, ce n’est pas par peur ou par lâcheté qu’ils n’ont pas répondu : ils voulaient tester Kutis qui semblait trop sûr de lui. Un silence pesant envahit tout le studio, contrastant avec le vacarme des minutes précédentes.

La suite vous attend jeudi prochain.

Gabriel Leuzinger