Mexico, deux jeunes hommes, Johnny et Miguel, vivent d’argent facile. Amis, amants, les deux sont passionnés de skateboard et travaillent dans un même réseau clandestin de don du sang, pour lequel ils sont chargés de trouver des donneurs. Mais leur dernière affaire, conclue avec des narcotrafiquants, tourne mal et les oblige à se séparer.

Julio Hernández Cordón, réalisateur mexicain qui se définit lui-même comme cinéaste mésoaméricain puisqu’il a partagé sa vie entre le Guatemala, le Costa Rica et le Mexique, revient cette année, après plusieurs long-métrages déjà connus des festivals internationaux, avec son drame Te prometo anarquía, reçu l’été dernier au Festival International du Film, à Locarno.

Pour ce projet nourri depuis 2007, mais reporté à plusieurs reprises par manque de moyens, Cordón affirme s’être inspiré de faits récents au Mexique1, que ce soit la disparition de onze jeunes à la sortie d’une discothèque en 20132 ou encore celle des 43 étudiants à Iguala en 2014.3

Les jeunes acteurs (entre 18 et 22 ans, pour la majorité d’entre eux) sont des amateurs, familiers avec la vie de la capitale. Le fait qu’il ne s’agissait pas de professionnels du cinéma a permis à Cordón de leur laisser une certaine liberté : les acteurs ont dès lors pu enrichir le scénario de leurs propres réalités et expériences. Cette authenticité, on la retrouve dans les dialogues, essentiellement en argot mexicain, associant expressions et langage de la rue ; elle est également mise en avant dans les scènes représentées, notamment celles de violence, qui sont caractéristiques de la situation au Mexique, où la police est impliquée dans les trafics, où les groupes criminels rivaux s’affrontent et où la voix de la justice a trop souvent de la peine à se faire entendre.

Livrés à eux-mêmes, Johnny et Miguel, issus de classes sociales différentes, occupent leurs journées entre le skateboard, les trafics, leurs amours et la drogue.

Cordón représente la réalité crue, sans chercher à l’adoucir. Nous sommes tour à tour témoins des ébats amoureux du jeune couple, de leur prise de drogue et du meurtre d’un intermédiaire dans le trafic, soupçonné de les avoir trompés.

Le titre est également évocateur : Te prometo anarquía (Je te promets l’anarchie). Anarchie par absence d’autorité et de lois. Livrés à eux-mêmes, l’autorité reste en retrait : ni police, ni force du gouvernement, ni intervention quelconque pour retrouver les cinquante jeunes qui disparaissent, enlevés par un gang mafieux. Personne non plus pour punir Johnny et Miguel après qu’ils ont mortellement agressé l’un des responsables du trafic. Absence totale d’autorité politique, qui n’est pas en mesure de faire régner l’ordre et d’intervenir pour lutter contre le crime organisé et le marché noir. Les seules formes d’autorité qui finissent par émerger sont celles des mères de Johnny et de Miguel. Chacune essaie alors de rétablir l’ordre perdu, de remettre sur les rails leurs fils qui mènent une vie de bohème, profitent de la jeunesse en voulant la croire sans obligations ni lois, et sans se préoccuper davantage du lendemain.

Cette vie vagabonde – sans autre cadre que celui des codes de la rue et des réseaux de trafics –, nos deux héros la parcourent en skateboard. Omniprésent dans le film, le skateboard rend le personnage insaisissable, puisque celui-ci peut dès lors se déplacer rapidement et se faufiler partout. C’est armé de leurs planches que Johnny et Miguel affrontent le monde. Plus qu’une passion commune pour la planche, celle-ci reste leur seule compagne. Surtout lorsqu’ils se retrouvent séparés, à la fois éloignés de leurs amis ayant disparus dans l’enlèvement, de leur quartier et leurs repères, loin de leurs règles et codes.

L’existence, que les deux amants voudraient sans contraintes – autrement dit dans un état d’anarchie – répond à une véritable philosophie et un mode de vie… jusqu’au jour où la réalité les rattrape. Au-delà de la description de la réalité douloureuse des gangs et des trafics au Mexique, Te prometo anarquía est aussi une illustration de la crainte des engagements et des responsabilités, de la tentative de fuite face à la vie réelle, de la retraite face aux obligations et aux devoirs. Pas de comptes à rendre, pas d’horaire, pas de devoirs. Le film dépasse dès lors la seule réalité mexicaine et dépeint une réalité universelle. En fréquentant les tréfonds de la capitale mexicaine, et par extension de la société humaine – ce monde parallèle qui échappe aux lois des Etats et du reste de la société –, les deux amis se complaisent dans une irréalité, qui fait écho aux paradis artificiels auxquels ils accèdent grâce à la consommation de drogues.

Un lâcher-prise auquel le réalisateur semble pourtant offrir une porte de sortie : le retour de la mère qui, en absence de toute autre forme d’autorité, incarne une hiérarchie à laquelle on peut, à défaut de devoir, se soumettre. Les signaux de cette autorité sont multiples : la figure de la mère qui représente la bouée dans une mer d’incertitudes et d’instabilités ; mais également le choix de la part de Miguel qui accepte, bon gré mal gré, de revenir aux chemins balisés en réintégrant les cadres de la société. Contrairement à son ami Johnny, qui s’y refuse et préfère retrouver méandres de la marginalité. Une vie à l’écart qui, loin d’être uniquement une fatalité, relève également d’un choix.

Camille de Félice

Prochaines projections :

Vendredi 27 novembre, 21h15/ Cinéma du Grütli

Dimanche 29 novembre, 16h/ Cinémas du Grütli

1 www.swissinfo.ch FERRARI Sergio “Te prometo anarquía”, mirada de un México sin censuras, le 11 août 2015.

2 RTL, le 1 juin 2013 Mexique : incertitude autour du sort de 11 jeunes disparus dans un bar.

3 Le Monde, le 14 octobre 2014, Mexique : toujours aucune trace des étudiants disparus .