Mais qui est Otto Bloom ? Tout le monde a bien sûr entendu parler de cette célébrité du monde scientifique devenue icône de la pop culture. Sans doute le sujet d’étude le plus fascinant et controversé de tous les temps au vu de son étrange « maladie » qui le force à vivre à l’envers.

Comment expliquer le parcours d’un homme né le jour de sa mort et dont la vie prit fin à sa naissance ? Un homme qui découvre son passé et se souviens de son avenir ? Et il serait insultant de parler d’Otto Bloom sans évoquer ses travaux artistiques révolutionnaires qui lui ont valu d’être exposé au Musée d’Art moderne de New York ou ses discours inspirants qui ont changé la vie de tant de monde à l’époque ! Charlatan ou messie ? Profiteur ou visionnaire ? Découvrez la vie de cet homme d’exception à travers le témoignage des gens qui le connaissaient le mieux !

Pour son premier long-métrage, le réalisateur australien Cris Jones nous propose ainsi un faux documentaire biographique sur la vie d’un homme qui expérimente le temps « à l’envers », tout simplement. Comprenez-moi bien, il ne s’agit pas d’un nouveau Benjamin Button dont le corps rajeunit avec les années, mais bien d’un homme dont la conscience voyage à rebours de la nôtre. Otto Bloom se souvient de demain et attend de découvrir hier. Sa vie nous est révélée à travers une suite d’images d’archives, de gros titres de journaux d’époques et de souvenirs, rythmés par les témoignages d’Ada Fitzgerald, neuropsychiatre et premier (dernier ?) amour d’Otto et de cinq autres intervenants l’ayant connu à différentes étapes de sa vie.

L’idée de base pour ce film apparut à Cris Jones après la lecture d’une lettre d’Albert Einstein à la famille en deuil d’un ami récemment disparu. Dans cette lettre, Einstein décrivait le temps comme une « pure illusion » et découvrir cette théorie en lien avec la mort et le deuil ouvrait tout un monde de possibilités pour le réalisateur. Si le temps est une illusion, se pourrait-il que quelqu’un l’expérimente différemment ? Que deviendraient alors les concepts de naissance, de mort, de causes et conséquences, et quel impact aurait cette révélation sur le monde ?

Malgré sa présentation très formelle, calquée sur un format documentaire, le point central de ce film réside dans l’histoire d’amour entre Otto Bloom et Ada, l’intervenante principale de ces interviews. Elle fait figure de miroir à travers lequel regarder pour comprendre Otto et permet au film de véhiculer beaucoup d’émotions et de nous concerner directement. Ajoutez à cela des comédiens convaincants aussi bien dans leur jeu que dans leur narration et l’histoire de cet homme fictif prend une toute nouvelle dimension. L’émotion d’Ada-quinquagénaire est portée à l’écran de manière très juste par Rachel Ward et c’est sa propre fille, Matilda Brown, qui joue son rôle dans les archives et les images de souvenirs. Le rôle d’Otto Bloom est interprété par Xavier Samuel qui incarne bien son personnage et les mystères qui l’entourent mais reste un peu lisse dans son interprétation. On déplorera le traitement des autres « témoins » qui prêtent simplement leurs voix à la narration sans réellement prendre d’importance dans le récit.

Passé son cadre formel à nouveau, la réalisation du film dans son ensemble est minutieuse, rythmée et pleine d’idées intéressantes. La notion de temps s’évade du scénario pour prendre une place de personnage aussi bien dans l’histoire que dans chaque image. La musique elle-même, composée par Paul Gillet, nous porte à travers les événements du film par la foulée entraînante d’une valse parfois dissonante ou encore un air au piano qui n’est pas sans rappeler un certain prélude de Bach, reconnu pour sa pulsation immuable mais ici dupliqué et superposé pour rappeler l’idée du temps que nous offre Cris Jones.

Une très bonne expérience cinématographique donc, de laquelle je suis sorti plein d’émerveillement et de questionnements mais aussi avec un certain réconfort apporté par le message de l’œuvre. Je le recommande donc vivement ! Passé le premier aspect déconcertant du concept et de la gymnastique imposée à notre cerveau (Donc en fait là, il a déjà vécu ce moment donc il ne s’en rappelle plus alors que ça, ça ne s’est pas encore produit donc il s’en souvient…), je pense que beaucoup apprécieront ce film. Je recommanderais également volontiers les prochains films de ce nouveau réalisateur mais il n’y en aura malheureusement pas, Cris Jones étant tragiquement décédé en septembre alors qu’il travaillait sur un nouveau long-métrage. En revanche, j’invite ceux qui auront apprécié The Death and Life of Otto Bloom à jeter un œil aux courts métrages du réalisateur, tous disponibles sur vimeo et dans lesquels on retrouve beaucoup d’idées qui entrent en résonnance avec son long-métrage.

Nicolas Berlie

Infos pratiques :

The Death and Life of Otto Bloom (C. Jones)

Sortie le 10 janvier 2018 en Suisse romande