Cette semaine, nous nous intéresserons au dernier film d’un réalisateur en vogue parmi les amateurs de cinéma indépendant : The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson. Ce dernier a clairement une marque de fabrique dans sa réalisation. En effet, il a pour habitude de porter une attention toute particulière à l’esthétique de ces films, ce qui fait que ceux-ci sont aisément reconnaissables. C’est cet aspect qui plaît tant aux fans du réalisateur et provoque autant d’attentes pour ses films. Alors, que vaut le dernier en date, sorti le mois dernier ?

Ce qui saute aux yeux, c’est évidemment la beauté de la composition des scènes du film. Comme toujours avec Anderson, tout est harmonieux : les couleurs des objets sont parfaitement étudiées pour donner un ensemble parfait. Plutôt que de tenter de l’expliquer, le mieux reste que vous regardiez le trailer du film[1] et vous devriez assez aisément comprendre cette impression que des mots peuvent difficilement transmettre. Le plus fort, c’est que Wes Anderson s’est imposé le pari fou de jouer sur trois formats différents pour rendre les trois époques évoquées par le film (les années 1930, cœur du récit, les années 1960 et de nos jours). Or, c’est à chaque fois fait avec succès, alors que le choix de s’éloigner des standards du cinéma moderne aurait pu paraître aberrant.

Assurément, The Grand Budapest Hotel constitue une expérience visuelle qui vaut le coup. En soi, le film ressemble à une série de tableaux mis bout-à-bout, comme si le spectateur pénétrait dans une galerie d’art parfaitement étudiée. L’histoire a pour seul but de le guider d’une contemplation à l’autre ; si Wes Anderson est à la fois scénariste et réalisateur du film, sa priorité est clairement marquée : il écrit le scénario pour permettre à sa réalisation d’opérer avec la magie qu’on lui connait. L’image dicte tout, jusqu’à l’humour : point de blague comme on pourrait en voir dans un Iron Man, par exemple, mais l’humour est bel et bien présent, via un comique de situation lui aussi minutieusement étudié. Rarement un réalisateur aura eu une paternité aussi imposante sur son œuvre.

Néanmoins, cette chronique s’intitule le scénaphile et il n’est donc pas possible de passer outre cet aspect du film. Or, c’est là que le bât blesse. Néanmoins, avant de le démontrer, commençons par résumer en quelques lignes l’intrigue du film :

M. Gustave (Ralph Fiennes) est le maître d’hôtel gérontophile du Grand Budapest Hotel, un établissement haut de gamme doté d’un prestige presque sans égal. Malheureusement pour lui, une de ses (vieilles) clientes meurt en lui laissant un tableau d’une valeur incroyable. L’héritier et assassin de cette femme à la fortune faramineuse, Dimitri Desgoffe (Adrien Brody), décidera donc d’en profiter pour le faire accuser du meurtre et cherchera à récupérer le tableau. S’ensuit une course-poursuite dans laquelle Gustave est aidé d’un jeune groom du nom de Zéro (Tony Revolori).

Malheureusement, cette histoire est somme toute assez banale, quand on sort des quelques spécificités contextuelles (un homme est accusé à tort d’un meurtre par un héritier ambitieux, on a déjà vu ce type d’intrigues une bonne dizaine de fois). Plus grave, les personnages sont tous caricaturaux et du coup peu attachants. Le meilleur exemple est Jopling (Willem Dafoe), un homme de main employé par Dimitri Desgoffe, qui semble combiner tous les traits typiques du tueur à gage. Sa personnalité n’est que très peu construite et il ne s’exprime pratiquement jamais ; il n’est qu’une masse de muscle qui avance vers sa cible du moment. S’il s’agit du cas le plus extrême, il est loin d’être isolé : tous les personnages agissent à cause de motivations totalement simplistes.

Bien sûr, l’histoire est un prétexte pour permettre à l’esthétique d’Anderson de se développer. Cependant, c’est peut-être un peu trop prononcé dans ce film. Autre exemple : le choix des trois formats différents représente un tour de force magistral, mais les flashbacks intégrés au scénario pour les justifier ne sont pas convaincants. Pour résumer ces flashbacks, un auteur de romans (de nos jours) raconte comment il a entendu parler (années 1960) d’une histoire se déroulant à l’approche de la deuxième guerre mondiale. Les deux récits cadres sont tous deux expédiés en moins de cinq minutes et n’apportent absolument rien à l’ensemble ; le cœur de l’histoire se passe dans les années 1930 et se suffirait largement à elle-même. Si les évènements sont racontés de cette manière, c’est dans le but de permettre à Anderson de prouver que son esthétique opère malgré l’utilisation de formats différents ; sans ce pari de réalisation, l’histoire débuterait en 1930 et n’en serait que plus logique.

Une question suffit à résumer le problème : si le même scénario était adapté par n’importe qui d’autre qu’Anderson, le résultat serait-il bon ? Assurément pas. On peut bien entendu trouver la question absurde et se contenter de la beauté du film, mais cette demande en appelle une autre : que reste-t-il de The Grand Budapest Hotel une fois l’expérience visuelle passée ?

On touche là à la plus pure considération personnelle du cinéma. Il est parfaitement possible de penser que le seul rôle d’un film, c’est d’offrir une expérience mémorable pendant sa diffusion. En ce cas, cette œuvre de Wes Anderson est assurément une franche réussite. Néanmoins, si on considère qu’un bon film doit avant tout nous faire réfléchir, alors The Grand Budapest Hotel n’appartient pas à cette catégorie, puisqu’il n’a absolument pas pour but d’offrir une réflexion sur le monde. Plus simplement, si Wes Anderson a une charte graphique très claire, il n’a pas de thèse qu’il tente de démontrer par ses œuvres.

Cela ne rend pas forcément l’ensemble mauvais, mais tout est une question d’attente. C’est à vous de déterminer ce que vous recherchez dans un film et de juger à partir de là si The Grand Budapest Hotel mérite ou non que vous le regardiez. Juste une remarque, toutefois : le film étant avant tout une grande expérience visuelle, vous risqueriez d’en manquer une partie si vous devez lire les sous-titres. Aussi, si le voir en VO serait clairement une bonne chose, si vous n’avez pas le niveau d’anglais pour le comprendre sans sous-titres, tournez-vous plutôt vers la VF, quitte à être mal perçu par ceux qui ne jurent que par la version originale.

 

Référence : The Grand Budapest Hotel, scénario de Wes Anderson, 2014.

Pierre-Hugues Meyer