L’Université n’est pas composée que d’étudiants et de professeurs. Entre eux existe une espèce bien particulière : les doctorants. Thèsez-vous leur donne la parole, au travers de cinq questions, pour en apprendre un peu plus sur eux. Aujourd’hui, rencontrez Mathias Ecoeur, assistant au département de français moderne et à l’IUFE.

R.E.E.L. : Qui êtes-vous ? Quel est votre parcours ?

Mathias Ecoeur : Qui êtes-vous ?… vous n’y allez pas de main morte… « Si par exception je m’en rapportais à un adage : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je « hante » ? » J’ai hanté successivement : un élève assez peu appliqué et relativement terrifié par l’école, un type qui voulait faire HEG après une école de commerce, un bachelier L, un étudiant parisien en Lettres, un thésard genevois assistant de Français moderne qui fait quelque chose comme de l’histoire des idées à partir de textes théoriques des années 1960-1980. Quelques autres encore, mais laissons de côté les petites hantises passagères ou trop personnelles.

R.E.E.L. : Quel est le sujet de votre thèse ?

M. E. : Je vais finir par croire que vous m’en voulez, mais enfin… Je m’intéresse aux rapports entretenus dans les années 1960-1980 en France entre des pratiques critiques en plein renouveau et l’exacerbation des débats et des tensions autour de l’enseignement, en particulier de l’enseignement littéraire. Cela met en jeu, plus largement, des problématiques sociétales et l’émergence d’une certaine sociologie de l’éducation, avec notamment les travaux de Bourdieu et Passeron, la récurrence des interrogations sur l’idéologie et les rapports entre le pouvoir, le savoir, le langage, avec Foucault, Barthes… Il faudrait citer Rancière aussi, même si c’est un peu plus tardif… On peut aller très loin à partir de textes théoriques. Ils sont, je crois, une forme condensée très fortement d’idées, de mots, de configurations logiques qui circulent, dans un espace et à un moment donnés, bien au-delà du cercle restreint de personnes qui les lisent et les écrivent. C’est pour cela que je dis que je fais de l’histoire des idées, non que je suis un « théoricien de la théorie ». Cela se traduit concrètement par une démarche casuistique. À partir d’une lecture que j’espère minutieuse de l’œuvre de Barthes, j’essaie d’investir des contextes très différents pour prendre la mesure de ce qui circule et des variations qui s’opèrent. Cela m’a amené par exemple à mobiliser une thèse passionnante écrite en Sorbonne en ces années-là par Vladimir Lossky intitulée Théologie négative et connaissance de Dieu chez Maître Eckhart, à m’intéresser à Blanchot, à Lacan, au Zen suzukien ou à analyser les débats tenus au Parlement français, après « mai 68 », alors que s’élabore la réforme des universités, dite « loi Faure ». Pardonnez-moi si je suis trop long à vous répondre, mais quand on veut une réponse courte, on pose une question longue…

R.E.E.L. : Quel en est l’avancement ? Quelles ont été les difficultés ?

M. E. : L’avancement, à présent ! Décidément, vous êtes à la délicatesse ce que Jean-Claude Van Damme est à la philosophie… J’en suis évidemment là où j’aurais dû en être il y a quelques semaines. Je compte sur une reddition du manuscrit à l’automne. La principale difficulté, la définition de l’intitulé mise à part, a été de définir quelle portée générale pouvait avoir mon propos, après avoir renoncé au fantasme surmoïque de l’objectivité ou d’une forme d’exhaustivité face à un corpus d’autant plus illimité qu’il flirte avec d’autres disciplines que la « littérature » ou se mâtine de nuances et se ramifie en divers terrains sous une avalanche de dénominations : structuralisme, sémiologie ou sémiotique, nouvelle critique, nouvelle rhétorique ou encore, à partir des États-Unis, la fameuse french theory. Ma préoccupation constante a été de ne pas céder à la facilité coutumière de la massification de pratiques très éparses, sans renoncer à la possibilité d’une montée en généralité, prudente et volontairement limitée – ce à quoi une pensée casuistique m’a permis de répondre. J’écris en quelque sorte contre les auteurs qui, tout en reconnaissant la multiplicité des appellations et des pratiques par un scrupule premier qui permet surtout de se soustraire à tout reproche potentiel et à la menace du contre-exemple, finissent par employer sans guillemets ces appellations (Todorov, Compagnon : les noms connus n’en sont pas exempts) ou en forgent de nouvelles non moins englobantes. Je pense notamment au « théorique-réflexif » de Vincent Kaufmann qui m’a beaucoup intéressé malgré mes désaccords tant herméneutiques qu’épistémologiques avec lui.

R.E.E.L. : Un bon ou un mauvais souvenir à raconter ?

M. E. : Je ne voudrais ni dissuader ni (surtout) provoquer de vocations…

R.E.E.L. : Où vous voyez-vous l’an prochain ?

M.E. : J’espère avoir l’occasion d’augmenter ma participation au Bodmer Lab où j’occupe déjà une fonction d’administrateur, bien qu’à taux très réduit, en parallèle de mon poste d’assistant qui s’achève cet été. Et conserver du temps libre pour réécrire ma thèse en format « essai »… Pour relancer ma libido sciendi, aussi, vers des horizons nouveaux, car ma thèse m’a beaucoup retenu ces deux dernières années en particulier. Mais peut-être votre question fait-elle écho à la première ? Auquel cas il me faut confesser que, quant à hanter, comme « l’élève Hamlet » chez Prévert, je penserai toujours qu’« Être « où » ne pas être / C’est peut-être aussi la question ». Une fichue bonne question, même.

Propos recueillis par Magali Bossi

Photo : © Mathias Ecoeur