Chaque lundi, REEL vous offre dans ses pages numériques un éditorial. Tribune d’expression, cette chronique a souvent un pied dans l’actualité la plus immédiate. Elle reflète les opinions de son auteur(e), que la Rédaction s’engage à publier sans forcément toujours les partager.

On parle beaucoup de Touche pas à mon poste et de ses détracteurs ces derniers temps. Comment en est-on arrivé là ? Éléments de réponse aujourd’hui en édito.

Un concept intéressant

Touche pas à mon poste débute sur France 4, sous la forme d’une émission hebdomadaire diffusée tous les jeudis en deuxième partie de soirée (aux alentours de 22h40) et retransmise plusieurs fois dans les jours qui suivent. Le projet de départ est le suivant : créer une émission qui analyse les médias, principalement la télévision. L’idée est alors, à travers diverses séquences, de visionner ce qui a attiré l’intérêt sur le petit écran, revenir sur les erreurs qu’ont pu commettre certains animateurs, discuter des nouvelles émissions et autres projets, bref : critiquer et débattre autour de ce qui passe à la télévision. Pour cela, l’animateur Cyril Hanouna s’entoure d’experts médias, qu’il s’agisse d’anciens animateurs, de journalistes ou encore de personnes travaillant à la radio ou au sein de magazines s’intéressant à la télé. Dans une ambiance bon enfant, il s’agit donc de parler d’actualité et d’émissions TV.

Deux ans plus tard, en mai 2012, Touche pas à mon poste est transféré au sein du groupe Canal+ et diffusée en quotidienne, du lundi au vendredi sur la nouvelle chaîne D8, renommée depuis C8. De nouveaux chroniqueurs et, avec eux, de nouvelles séquences, font leur apparition, toujours dans le même esprit : l’analyse et la critique de l’actu média.

Apparition de dérives

L’émission grandit et, l’horaire aidant, attire de plus en plus d’audiences. Pour la première fois, en 2016, la barre des deux millions de téléspectateurs est franchie. Touche pas à mon poste surfe sur cette vague et, avant cela déjà, quelques signes de dérives se font sentir.

En 2013, premières bribes. Les critiques des chroniqueurs se font de plus en plus virulentes, si bien que certains invités refusent de venir dans l’émission, alors que certaines chaînes sembleraient la boycotter et interdire leurs animateurs de s’y rendre. Touche pas à mon poste commence à trouver son public et obtenir un certain succès. Les chroniqueurs commencent à être connus et leurs défauts et autres traits de caractères font la renommée du programme. Surfant là-dessus, ils s’enferment dans leur personnage et tout n’est plus si spontané. On pense à Jean-Michel Maire et ses incessantes blagues graveleuses, Thierry Moreau et ses jeux de mots à deux balles, Enora Malagré et ses coups de gueules répétés, ou encore Gilles Verdez, incapable de faire une critique sans hurler… Tout devient exagéré, plus rien ne semble naturel.

Plus le temps passe, plus cela se fait sentir. En plus de cela, les happenings, ponctuels au début, deviennent de plus en plus récurrents et longs : des jeux entres chroniqueurs, ces derniers qui racontent fréquemment leur vie, des délires au sein de l’équipe. La place de l’analyse média se restreint petit à petit, tant et si bien que l’émission perd de son intérêt, s’éloignant de plus en plus de son concept de départ. Ceci est encore plus flagrant depuis l’apparition de Quotidien sur la chaîne TMC, une émission qui, pour le coup, analyse réellement les médias et autres événements publics, sur le ton de l’humour. Lors de la saison 2015-2016 par exemple, les invités arrivaient de plus en plus tard sur le plateau et n’avaient alors que très peu de temps pour parler de ce pourquoi ils étaient venus. Un défaut qui a tout de même été corrigé en début de saison suivante.

Des dérives qui vont trop loin

Jusqu’ici, rien de bien grave. Le temps alloué à l’analyse média est réduit, les chroniqueurs s’amusent entre eux, mais ne font de mal à personne. L’émission perd certes un peu de son intérêt, mais elle reste un divertissement, jusqu’à dépasser les bornes, et ce, à plusieurs reprises…

Si quelques écarts s’étaient déjà fait ressentir, une limite est franchie une première fois avec la blague des nouilles dans le caleçon, le 25 janvier 2016. À la suite d’un jeu en lien avec le lancement de la nouvelle saison de Top Chef, Matthieu Delormeau – souvent victime des blagues douteuses de Cyril Hanouna[1], l’un des nouveaux chroniqueurs, transfuge de la chaîne NRJ 12, se voit remplir le slip de nouilles, dans l’hilarité générale. Le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, l’instance qui surveille les programmes télévisés en France) réagit alors une première fois, suite à certaines plaintes. Les premières sanctions tombent à la suite d’une séquence datant du 19 avril 2016. Gilles Verdez est allé provoquer Joey Starr dans les coulisses de Nouvelle Star, à laquelle le rappeur participait en tant que jury. Suite à ces provocations, ce dernier a réagi et frappé Gilles Verdez au visage. Outre la polémique qui s’en est suivie – Joey Starr devait-il présenter ses excuses ? Gilles Verdez a-t-il été trop loin ? – le CSA a mis en garde l’émission une première fois, Cyril Hanouna ayant évoqué des représailles envers le rappeur, et ce devant un public jeune[2].

Ce genre de séquences, suivies de plaintes adressées au CSA ont continué depuis. Les exemples sont légion : Jean-Michel Maire qui embrasse les seins d’une femme ayant refusé de l’embrasser ou encore le dérapage homophobe qui a tant fait parler.[3] Pour cette dernière séquence, plus de 25’000 plaintes ont été déposées.

Des conséquences directes

Des sanctions n’ont d’ailleurs pas tardé à tomber, puisque de nombreuses marques ont décidé de retirer leurs publicités de l’émission, alors que le CSA a interdit la diffusion de publicités pendant 3 semaines durant l’émission et pendant le quart d’heure la précédant. Cette sanction fait suite à d’autres plaintes. Concernant le dernier dérapage homophobe, celles-ci ne sont pas encore connues. Le plus gros risque pour TPMP est de perdre une somme d’argent considérable – on parle de 1,5 à 2 millions d’euros – et on sait aujourd’hui à quel point cela peut faire mal quand on touche au portefeuille…

Plusieurs chroniqueurs ont également annoncé leur départ. Il y a d’abord eu Bertrand Chameroy, soupçonné d’avoir dévoilé dans les médias certains mauvais traitements exercés par Cyril Hanouna à l’encontre de son équipe. D’autres n’ont pas souhaité renouveler leur contrat pour la saison 2016-2017 (Justine Fraioli, Erika Moulet et Eric Dussart). Plus récemment, deux chroniqueurs historiques – ils étaient là depuis les débuts sur France 4 – ont annoncé leur départ : Thierry Moreau et Enora Malagré, en disant qu’ils avaient besoin de quelque chose de nouveau. Comme par hasard, les dates ont coïncidé avec les plus grosses polémiques, notamment les plaintes ayant suivi le canular téléphonique homophobe…

Qu’on soit fan de cette émission ou qu’on déteste son animateur, force est de constater que TPMP s’est développé au fil du temps, engendrant certaines dérives, dérapant à de nombreuses reprises, atteignant certains extrêmes que personne n’aurait imaginés. Qu’on juge les sanctions du CSA trop sévères, ou on contraire pas assez – certains ont demandé l’arrêt pur et simple de TPMP – il est certain que cela ne laisse que peu de monde indifférent. D’une émission au concept intéressant, Touche pas à mon poste est vite devenue une émission dangereuse qui, sans aucun filtre, donne de très mauvais exemples à une jeunesse qui s’identifie de plus en plus à l’émission. À chacun de réfléchir, de faire preuve d’esprit critique et de prendre les bonnes décisions. Personnellement, j’aimais bien cette émission au début, mais je ne la regarde plus.

Photo : C8

Quelques références :

http://www.ozap.com/actu/touche-poste-television-hanouna-france4-2010/329968

http://www.20minutes.fr/television/1759643-20160105-touche-poste-battu-record-audience-historique

http://www.ozap.com/actu/tf1-et-m6-boycottent-elles-touche-pas-a-mon-poste/444564

http://www.ozap.com/actu/-nouvelle-star-2013-florian-boycotte-touche-pas-a-mon-poste-ce-soir/445797

http://tvmag.lefigaro.fr/le-scan-tele/polemiques/2016/03/04/28003-20160304ARTFIG00198-ce-qu-il-faut-retenir-de-l-enquete-de-society-sur-cyril-hanouna.php

https://www.sos-homophobie.org/article/tpmp-l-homophobie-servie-sur-un-plateau

http://www.liberation.fr/futurs/2017/05/23/cyril-hanouna-ce-sketch-n-avait-pas-lieu-d-etre_1571758

https://lesjours.fr/obsessions/l-empire/ep60-hanouna-homophobe/

http://www.lexpress.fr/actualite/medias/un-piege-morbide-de-cyril-hanouna-a-matthieu-delormeau-fait-polemique_1847285.html

[1] Il lui a notamment fait croire, lors d’un prime, qu’il avait commis un homicide involontaire, avant de lui révéler, 24 heures plus tard, qu’il s’agissait d’un canular.

[2] Pour plus de détails, c’est ici : http://www.csa.fr/Espace-juridique/Decisions-du-CSA/Sequence-dans-l-emission-Touche-pas-a-mon-poste-du-19-avril-2016-mise-en-garde-de-D8

[3] Jimmy Baud était d’ailleurs revenu dessus lors d’un précédent édito : http://www.reelgeneve.ch/homophobie-a-la-television-le-retour/