Dévoreurs de livres, Les Livrophages vous emmènent chaque semaine à la rencontre d’un ouvrage et d’un auteur différents. Aujourd’hui, avec Fabien Imhof, découvrez l’inquiétant 33, rue des Grottes, un roman de Lolvé Tillmanns.

« Je veux des papillons avec des ailes toutes rouges. Je veux des glaces à la vanille. Je veux papa. Je veux maman. » (p. 114, Troisième étage, Mei)

« Je sirote à petites gorgées maintenant. J’essaie de réfléchir. Il y a une trace de morsure sur ma main droite, elle saigne. Je sens mon cœur battre dans la blessure. Je crois que j’ai fait quelque chose de terrible, mais je ne parviens pas à m’en souvenir. Je ne pense pas que j’ai fait du mal à Hélène, je crois que je ne pourrais pas. Hélène, mon Hélène. Il faut que je t’aide, je ne sais pas comment, mais il faut que je trouve une solution ou ça finira mal, très mal. J’en mourrais s’il t’arrivait quelque chose, mon Hélène, mon amour. Je vais aller à l’hôpital, ils auront sûrement de quoi faire là-bas. Ils nous aideront, tout va s’arranger. Je veux me lever, je veux aller à l’hôpital, mais c’est trop tard, je dors déjà, assis sur le trottoir de la rue de Lyon. » (p. 98, Quatrième étage, Nicolas)

33, rue des Grottes, c’est d’abord la vie quotidienne d’un immeuble. Ils s’appellent Caroline, Nicolas, Stéphane, Hélène, Mei, Carlos, Bekim ou Julieta. Ils vivent tous là, se connaissant ou non, se parlant ou non, s’appréciant ou non. Des non-dits, des secrets qu’on cache aux voisins, des fantasmes, des interrogations… 33, rue des Grottes semble être une histoire banale, jusqu’à la catastrophe. Un jour, un message apparaît sur les écrans, au téléphone, à la radio. Un message de la Confédération, plein de mystère. Il est demandé à tout le monde de rester calmement chez soi et d’attendre les instructions. Une étrange maladie semble toucher la population. Chacun tente alors de lutter pour sa survie. Entre émeutes, réduction en esclavage, création de groupes, tous essaient de sauver leur peau. Un univers bien inquiétant dans lequel nous emmène Lolvé Tillmanns avec ce roman…

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Inquiétant. C’est bien le mot. Alors qu’on croit d’abord s’embarquer dans une histoire légère, celle de la vie des habitants d’un paisible immeuble genevois dans le célèbre quartier des Grottes, entre non-dits et personnalités diverses ; on se rend bien vite compte qu’il n’en est rien. Faisant monter petit à petit l’inquiétude, dans une atmosphère qui évoquerait presque la guerre civile, voire l’apocalypse, Lolvé Tillmanns excelle dans l’exercice. Sans jamais trop en dire, elle parvient à tenir le lecteur en haleine. Difficile en effet de décrocher de ce roman, tant on a envie de savoir ce qui arrive à chacun des personnages. Pourquoi certains meurent et pas d’autres ? Comment réagir face à la catastrophe ? Se battre ou fuir ? Y a-t-il encore quelque chose qui nous raccroche à la vie alors que tous nos proches ont disparu ? Autant de questions auxquelles chaque personnage répond à sa manière…

Ces personnages ont chacun leur voix propre. Dans ce roman rédigé à la première personne, le narrateur est tour à tour la belle Caroline, Julieta la concierge, Carlos le jeune étudiant stressé par ses examens ou encore Mei, la petite du troisième. Là aussi, Lolvé Tillmanns fait preuve d’un grand talent pour donner vie à tout ce panorama de personnages, tous touchants à leur manière. On s’attache bien vite à Mei, qui ne comprend pas bien ce qui se passe autour d’elle, à Julieta, qui sait tout sur tout le monde et n’hésite pas à tout faire pour que chacun se sente bien, à Bekim, qui prendra les survivants sous son aile…

33, rue des Grottes, c’est un roman inquiétant, mais pas que. C’est une roman touchant, mais pas que. C’est un mélange de styles, de personnages, construit comme une sorte de patchwork, dans lequel chacun prend tour à tour la parole pour tenter de dévoiler une intrigue bien complexe. Sans jamais en dire trop, Lolvé Tillmanns nous emmène là où elle veut. Un roman à lire et à relire sans plus attendre.

Référence : Lolvé Tillmanns, 33, rue des grottes, Genève, éditions Cousu Mouche, 2014.

Photographies : © Magali Bossi (banner) et © Fabien Imhof (couverture)