« Souvent filmé, rarement en russe », confiait le réalisateur Karen Shakhnazarov au magazine des distributeurs Trigon. Avec son Anna Karenina : Vronsky’s story, il signe une œuvre originale qui choisit un point de vue narratif inédit.

Une histoire d’amour et d’adultère… Anna Karénine est une tragédie classique racontant la passion destructrice d’Anna et du comte Vronsky, aux dépens du mari délaissé, Karénine. Ce drame a été lu, relu et adapté des dizaines de fois au cinéma, mais la plupart du temps par des occidentaux. Aujourd’hui, on découvre avec intérêt et curiosité cette version russe, narrée du point de vue de Vronsky.

Le récit s’ouvre en 1904 en Mandchourie, sur le champ de bataille russo-japonais. On découvre le médecin-chef de l’armée russe, Serguei Alexandrovitch Karénine, qui n’est autre que Serioja, le fils orphelin de Anna et Alexeï Alexandrovitch Karénine. Lorsqu’on lui annonce l’arrivée de Vronsky, le nom de ce dernier le fait tressaillir et son visage se crispe. La même réaction est observée chez le comte quand on lui révèle l’identité de son médecin ; car l’un pour l’autre, ils ne sont que des noms, ils appartiennent à un passé enfoui qui ressurgit brusquement au moment où ils s’y attendent le moins. C’est alors que Serioja demande à Vronsky de lui parler de sa mère, qu’il a toujours entendue mentionner avec mépris. « – Mais comment saurez-vous que je vous dis la vérité ? On se souvient de ce qui nous convient. En amour, il existe de nombreuses vérités. – Très bien. Racontez-moi la vôtre. » C’est ainsi que l’on plonge avec lui dans la Russie flamboyante des années 1870. Le point qui va être résolument marqué par le réalisateur est son rapport à la ville. Très peu filmée dans les adaptations de Joe Wright (2012) ou de Bernard Rose (1997), Saint-Pétersbourg est ici omniprésente. Rappelant quelque peu les paysages du Docteur Jivago (D. Lean, 1965) Shakhnazarov choisit d’en faire des plans glorifiants, beaux esthétiquement et qui allègent la tragédie du récit.

Venons-en justement au récit. Contrairement aux autres adaptations, nous avons ici une histoire tronquée, à la temporalité linéaire mais très elliptique en raison de la focalisation choisie. Si la plupart des moments sont cohérents avec ce choix, certains ne le sont pas et Vronsky est tout bonnement absent de plusieurs séquences durant lesquelles Anna évolue seule ! Si l’on prend le parti de focaliser et donc d’oculariser (on est dans l’œil du personnage) son récit sur un personnage en particulier, une telle mise en scène me paraît difficilement recevable…

Certains commentaires acides entendus à la sortie de la salle reprochent à ce film de ne pas faire mention du personnage qui est, à mon sens, le plus important et le plus intéressant de ce roman, celui de Lévine. Ce propriétaire terrien à l’âme torturée incarne la pensée de Tolstoï quant à l’avenir de la Russie. Appartenant à une classe aristocratique aisée, il se tient à l’écart des mondanités et écrit un traité d’agronomie qui annonce les débuts du communisme : la terre à ceux qui la cultivent. Toute la dimension politique de l’histoire est donc omise dans cette adaptation… mais pour la simple et bonne raison que ce pan ne concerne pas Vronsky ! A nouveau, si l’on fait le choix de prendre le point de vue du comte, cela reste tout à fait logique. En revanche, la déception de la princesse Kitty Stcherbatska aurait pu être plus développée que le bref et célèbre plan durant lequel Vronsky délaisse la jeune fille pour danser une mazurka avec Anna. Une réflexion du comte sur cette question aurait donné une plus grande profondeur au film et aurait complexifié son personnage, que l’on ne connaît déjà que trop bien.

Un dernier point que je soulèverai est, selon moi, la grande erreur de casting concernant Karénine. Là où James Fox, Benjamin Sadler et même Jude Law ont réussi à incarner toutes les facettes de ce caractère compliqué, tour à tour fier et meurtri, impassible et dévasté, Vitaly Kishchenko ne montre qu’un visage de tyran, insensible et presque fou dans sa mysticité ; le Karénine de Tolstoï est certes dévot, mais n’en faisons tout de même pas un cardinal sanguinaire de l’Inquisition…

Cette adaptation, extrêmement plaisante à bien des égards – à commencer par la beauté des acteurs principaux – présente donc tout de même quelques défauts de mise en scène et de nombreuses imprécisions que l’on s’étonne de voir apparaître lorsque l’on sait que Karen Shakhnazarov a lui-même traduit Anna Karénine en allemand. Je ne dirais pas que le film s’adresse à des avertis mais plutôt qu’il mérite d’être complété par une lecture du roman ou une vision d’une autre adaptation afin de combler les vides laissés par les ellipses. Shakhnazarov ne raconte peut-être pas l’entièreté des faits exacts mais comme le souligne Alexeï Kirillovitch Vronsky, « en amour, il existe de nombreuses vérités », alors pourquoi pas celle-ci…

Infos pratiques :

Anna Karenina : Vronsky’s story (K. Shakhnazarov)

Sortie en Suisse le 20 décembre 2017

Avant-première en présence du réalisateur à Genève au Cinélux le 14 décembre 2017