Jeudi 12 mai, dans le cadre de Commedia, sur la scène de la Grande salle, les Musidiens de l’UNIL ont emmené le public faire une Traversée en plein théâtre musical.

Traversée. Titre énigmatique s’il en est. Pourtant, il résume bien le spectacle qui s’est présenté aux spectateurs. Une jeune étudiante (Véronique Walzer) est sur scène, accompagnée d’un étrange personnage tout de blanc vêtu (Antoine Débois). Dans une bibliothèque – les étudiants genevois auront reconnu les sacs de nos très chères bibliothèques de l’UNIGE– elle lit des livres. Par des citations, chacun de ceux-ci l’emmènent dans un univers différent : le cabaret, le monde académique, les boîtes de nuit ou encore un voyage autour du monde… Idéal pour une jeune femme en plein questionnement sur son avenir.[1]

Traversée, c’est d’abord une pièce de théâtre qui parle de l’univers académique. Les questionnements évoqués auront sans doute parlé au public étudiant dans la salle, qui comprend bien les interrogations liées à l’avenir, avec les inquiétudes que chacun peut avoir sur ce qu’il pourra bien faire de sa vie en sortant de l’Université. De ce point de vue-là, le texte – écrit entièrement par les membres de la troupe ! – retranscrit très bien ces préoccupations : dans la forme et dans le fond, on reconnaît bien les préoccupations des étudiants ; soyons même plus précis : celles des étudiants en Lettres. Alors, ces questionnements auront sans doute paru quelque peu abstraits à certains spectateurs, bien loin de telles interrogations. L’approche choisie par les Musidiens aura probablement créé un certain malaise chez certains, qui auront eu de la peine à entrer dans la pièce. Pourtant, même sans être sensible à cette thématique, tout le monde pouvait y trouver un intérêt, que ce soit dans l’utilisation de la musique, dans l’interaction de certains personnages avec l’assemblée, dans le monologue de fin, ou encore dans les tentatives d’exploration de différentes formes, pas forcément habituelles au théâtre…

Traversée, c’est ensuite du « théâtre musical ». S’agit-il d’une comédie musicale ? D’un opéra à la Brecht ? Pas vraiment… Le terme « théâtre musical » est bien plus large. On peut le comprendre à travers les différentes utilisations de la musique au fil de la pièce. Ainsi, dans les quatre univers précédemment évoqués, la musique est toujours employée d’une autre manière. Dans la transition entre la bibliothèque et le cabaret, elle est d’abord utilisée pour accompagner les mouvements du mime-clown (Laure-Élie Hoegen), à l’aide de l’accordéon de Magali Bossi.[2] Après ce premier jeu entre le geste et la musique, dont le public s’est beaucoup amusé, c’est un emploi beaucoup plus classique de celle-ci qui a pris place sur scène. Alors que le public a été transporté dans l’univers du cabaret, on a d’abord pu assister à une petite danse typique du lieu, avant d’enchaîner avec deux chansons : Où est ma tête ?, de Pink Martini, interprété par Kendra Simons, suivie d’Alphonse, de Linda Lemay, chantée avec beaucoup d’humour par Gil Terra, qui interprétait le comique de la soirée au cabaret. Dans le monde académique, c’est le slam qui était à l’honneur : la jeune étudiante, le professeur (Gil Terra) et son assistant (Marek Chojecki) l’entament pour se poser de nombreuses questions sur l’évolution des hommes et la transmission du savoir au sein de la société. Si la musique ne provient ici pas directement des protagonistes de la scène, il n’en demeure pas moins que l’emploi du slam donne un certain rythme, une force percutante aux propos des trois comédiens, afin de faire résonner leurs mots dans la tête des spectateurs. Dans le troisième univers, celui du trader et des boîtes de nuit, c’est une musique typique de ce genre d’endroits qui est à l’honneur. Dans un son électro, amplifié par les lumières stroboscopiques, la jeune étudiante finira par s’écrouler dans une crise d’épilepsie, après une nuit de débauche totale. Enfin, dans la scène avec le voyageur (Laure-Elie Hoegen), la musique est utilisée comme une musique d’ambiance. Le magnifique et entraînant Jérusalem d’Orange Blossom – mêlé au classique klezmer Nakht in Gan Eydn et au célèbre Summertime, qui revient sur la fin – permet d’emmener le spectateur dans les récits du voyageur, à bord de l’Orient Express, ou en Indonésie en compagnie d’un lézard… La musique aide l’esprit de chacun à vagabonder dans ces lieux, porté par les douces notes interprétées par Magali Bossi, Matthieu Bielser et Marek Chojecki. Précisons que toute la musique a été jouée en direct sur la scène de la Grande salle !

Jeu entre le geste et la musique, chansons, slam, univers psychédélique, musique d’ambiance…toutes ces utilisations illustrent la diversité des univers visités par le personnage principal durant sa Traversée. La musique apporte ainsi une profondeur supplémentaire au texte.

De cette Traversée, on pourra retenir les différentes formes d’expression employées sur scène. Outre la musique, déjà longuement évoquée, la danse était là par moments – notamment dans la boîte de nuit. Certains passages ont également été plus abstraits, comme le dialogue gestuel entre le personnage principal et le mime-clown avant l’entrée dans le cabaret, suivi d’un autre dialogue, plus musical entre la trompette en plastique de l’étudiante et celle, en cuivre cette fois, de Matthieu Bielser, d’abord caché en coulisses. Qu’ils aient été payants ou non – c’est à chacun d’en juger – les Musidiens ont quoiqu’il arrive pris un certain nombre de risques. Le plus intéressant d’entre eux est peut-être la disparition du quatrième mur. Ainsi, dans la scène du cabaret, la meneuse de revue (Kendra Simons) et Alphonse n’hésitent pas à s’adresser aux spectateurs, leur demandant s’ils ont déjà été amoureux, les traitant de tous les noms, comme s’ils étaient le public régulier du cabaret, ou encore en l’invitant à frapper dans les mains pendant la danse d’ouverture du cabaret. Ce risque-là s’est avéré payant, le public ayant réagi avec beaucoup de répondant !

Enfin, on ne peut pas ne pas évoquer l’énigmatique personnage interprété par Antoine Débois. Tout de blanc vêtu, il accompagne la protagoniste principale tout au long de sa Traversée. Ne prenant jamais la parole, on se demande toujours qui il est, ce qu’il représente. Certains y auront vu la conscience de l’étudiante, d’autres une sorte de guide spirituel dans cette espèce de voyage initiatique…la troupe nous confiera avoir voulu représenter le silence. Mais au fond, il est là, on comprend qu’il sert à quelque chose, qu’importe à quoi… Alors que la Traversée se termine, que l’étudiante a faim (une scène hilarante autour de cela précède d’ailleurs le moment final), il prend enfin la parole. Éclairé par une simple lampe de poche, il entame alors un monologue d’une force inouïe, magnifiquement écrit, qui aura certainement – comme à moi – arraché quelques larmes, tant l’émotion était forte, portée par sa voix résonnant sur la scène de la Grande salle de la Comédie. Une émotion forte jusqu’au moment où….en guise de Dieu, il propose une fourchette à l’étudiante ! Éclats de rire dans la salle. C’est sur cette dernière note que s’achèvera cette magnifique Traversée, portée par des Musidiens qui auront su trouver leur public.

Fabien Imhof

Infos : http://festivalcommedia.ch/film/traversee/

Photos :
Banner : © Sophie Müller
Article : © Konstantin Hoegen

Distribution :
Matthieu Bielser (composition, trompette, taragot, saxophone, piano)
Magali Bossi (composition, écriture, accordéon)
Marek Chojecki (composition, écriture, piano, jeu)
Antoine Débois (écriture, djembé, cajon, jeu)
Laure-Élie Hoegen (chorégraphies, écriture, danse, jeu)
Konstantin Hoegen (danse, jeu)
Sophie Müller (jeu)
Kendra Simons (écriture, flûtes traversière et chinoise, jeu)
Gil Terra (composition, écriture, guitare, jeu)
Véronique Walzer (écriture, jeu)

[1] Pour plus de précisions, allez lire l’article de présentation de la pièce.

[2] Sisi, notre ethnochroniqueuse était sur scène !