La ville de Turin apparaît comme une étape cruciale pour ceux qu’intéressent les réflexions sur la modernité judiciaire qui se dessine à la fin du XIXe siècle en Europe ; lieu de naissance du célèbre docteur Cesare Lombroso – précurseur de la pensée biologico-pénale, fondateur de l’école italienne d’anthropologie criminelle –, la ville offre un musée particulièrement riche consacré aux théories du scientifique italien.

Né à Vérone en 1836, Lombroso étudie la médecine à Padoue, où il soutient, en 1858, une thèse sur le « crétinisme », théorisant déjà dans cette étude la dégénérescence physico-morale de ses sujets. Sa charge de médecin militaire dans les années qui suivent le pousse à s’interroger sur l’utilité des cadavres et à l’apport que peut constituer l’autopsie pour ses recherches ; l’étude approfondie du corps humain à laquelle il se livre par la suite donnera naissance à sa fameuse théorie sur « l’homme criminel » : « En 1870, je poursuivais depuis plusieurs mois dans les prisons et les asiles de Pavie, sur les cadavres et sur les vivants, des recherches pour fixer les différences substantielles entre les fous criminels sans pouvoir y réussir : tout à coup, un matin d’une triste journée de décembre, je trouve dans le crâne d’un brigand toute une longue série d’anomalies atavistiques, surtout une énorme fossette occipitale moyenne et une hypertrophie du vermis, analogues à celles qu’on trouve dans les vertébrés inférieurs[1] ». C’est avec la publication en 1876 de L’Uomo Delinquente, son œuvre maîtresse, que Lombroso dévoile pleinement ses conclusions sur la nature de l’homme criminel ; s’inspirant notablement des théories darwiniennes, il définit le délinquant comme un être « resté en arrière dans l’évolution, qui ne serait pas allé jusqu’au terme qui mène à l’homme[2] ». Le scientifique joint à son étude physique du criminel une réflexion sociale ; jouissant d’un accès privilégié aux prisons – grâce notamment à l’admiration que portait Martino Beltrani Scalia, Directeur Général des Prisons entre 1879 et 1898, à ses théories – il fait du milieu carcéral son principal laboratoire de recherche : « Les gens, ainsi que le monde scientifique, pensent à tort que la prison est un monde silencieux et figé, dépourvu de langue et de mains, parce que la loi lui impose de se taire et de rester immobile. (…) Mais cet organisme parle…[3] ». Sa pensée « naturaliste » du monde juridique mène Lombroso à imaginer une approche nouvelle de la pénalité, en insistant notamment sur une sanction basée sur le droit et l’importance d’évaluer le danger que constitue le délinquant. En mettant l’accent sur la personnalité du criminel plutôt que sur les dommages liés à sa conduite, le scientifique italien s’inscrit pleinement dans l’édification d’une modernité judiciaire, telle qu’elle se dessine à la fin du XIXe siècle.

L’influence des travaux de Lombroso provoquent rapidement un écho considérable ; cinq ans seulement après la publication de L’Uomo delinquente, le docteur liégeois Francotte, écrit à propos de l’anthropologie criminelle, dont il attribue « l’invention » au scientifique italien: « cette science nouvelle est bien faite pour exciter la curiosité et pour provoquer les recherches[4] ». L’intérêt de l’époque pour les théories évolutionnistes et positivistes offre un terrain propice aux idées lombrosiennes qui sont, dans un premier temps, accueillies avec un enthousiasme quasi général. Mais les critiques se dessinent progressivement et à l’école de Cesare Lombroso s’en oppose alors une autre, celle d’Alexandre Laccassagne, professeur de médecine légale à la faculté de médecine de Lyon. «L’école française» reproche au scientifique italien de ne pas être en mesure de fournir les preuves concrètes de sa théorie sur l’atavisme criminel et rejette ses conclusions sur les causes de la criminalité. Dans le cadre du premier congrès international d’anthropologie criminelle qui se tient à Rome en 1885, le docteur lyonnais s’oppose vivement à Lombroso, insistant sur l’importance du milieu social dans la construction de l’homme criminel. Il relève les facteurs sociologiques de la criminalité et le rôle capital joué par la société : « que les sociétés se perfectionnent, améliorent le sort des humbles et des petits, et elles feront diminuer le crime[5] ». Notons que cet antagonisme entre Lombroso et Lacassagne est longuement questionné par Laurent Mucchielli[6] ; l’auteur insiste entre autres sur la diversité de la pensée criminologique italienne à l’époque de Lombroso et rappelle que l’opposition de l’école française aux théories lombrosiennes relève plus d’une « stratégie de distinction ». Dans les faits, les scientifiques français partageaient souvent certaines des idées de Cesare Lombroso telles que celles, par exemple, liées à l’hérédité du crime.

Par le biais de leurs multiples études, réflexions et oppositions, ces scientifiques, qui s’interrogent sur le crime entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, façonnent un nouveau savoir criminologique sur l’homme. Au fil de ses recherches, Cesare Lombroso a su faire émerger « l’homme criminel », dont il a imposé l’étude ; devenu agent actif, l’individu commence alors à exister dans un processus duquel il était presque toujours absent. Lombroso est pour certains aussi le premier penseur d’une « pluridisciplinarité scientifique autour du phénomène criminel[7] », abordant, dans sa pensée pénale, nombres d’angles différents.

Si les études sur le travail de Cesare Lombroso sont longtemps restées l’apanage des historiens du droit, la question semble connaître un regain d’intérêt récent parmi les spécialistes de l’histoire sociale et de l’histoire des idées ; il convient ici de citer l’ouvrage dirigé par Paul Knepper[8], publié en 2013, qui livre un véritable florilège d’articles consacrés aux travaux et à l’influence du scientifique italien.

 

Sarah Olivier

 

[1] Extrait du discours de Cesare Lombroso lors du sixième congrès d’anthropologie criminelle de Turin en 1906, cité par Darmon, Pierre, in Lombroso, Cesare, La Femme criminelle et la prostituée, Grenoble, Editions Jérôme Million, 1991 [1895], p. 6.

[2] Kaluszynski, Martine, La République à l’épreuve du crime : la construction du crime comme objet politique (1880-1920), Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 2002, p. 12.

[3] Lombroso, Cesare, Palimsesti del Carcere, Zaccaria, Guiseppe (intro et notes), Florence, Ponte alle Grazie, 1996 [1888].

[4] Francotte, Xavier, L’anthropologie criminelle, Paris, Librairie J.-B. Baillère et Fils, 1891, avant-propos.

[5] Renneville, Marc, « La réception de Lombroso en France (1880-1900) », in Mucchielli, Laurent (sous la dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 112.

[6] Mucchielli, Laurent, « Hérédité et « Milieu social » : le faux antagonisme franco-italien », in Mucchielli, Laurent, op.cit., p. 199.

[7] Kaluszynski, Martine, op.cit., p. 14.

[8] Knepper, Paul, Ystehede, P-J., The Cesare Lombroso Handbook, Londres/New York, Routledge, 2013.

Bibliographie sélective

Sources

LOMBROSO, Cesare, La femme criminelle et la prostituée, DARMON, Pierre (intro et notes), Grenoble, Editions Jérôme Million, 1991 [1895].

LOMBROSO, Cesare, L’Homme criminel, Paris, F. Alcan, 1887.

LOMBROSO, Cesare, Palimsesti del Carcere, ZACCHARIA, Giuseppe (intro et notes), Florence, Ponte alle Grazie, 1996 [1888].

Ouvrages

FRANCOTTE, Xavier, L’anthropologie criminelle, Paris, Librairie J.-B. Baillère et Fils, 1891.

KALUSZYNSKI, Martine, La République à l’épreuve du crime : la construction du crime comme objet politique (1880-1920), Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 2002.

KNEPPER, Paul, YSTEHEDE, P-J., (sous la dir.), The Cesare Lombroso Handbook, Londres/New York, Routledge, 2013.

MUCCHIELLI, Laurent (sous la dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, l’Harmattan, 1994.

Articles

GIBSON, Mary, « Cesare Lombroso, prison, science and penal policy », in KNEPPER, Paul, YSTEHEDE, P-J. (sous la dir.), The Cesare Lombroso Handbook, Londres/New York, Routledge, 2013.

RENNEVILLE, Marc, « La récéption de Lombroso en France (1880-1900) », in MUCCHIELLI, Laurent (sous la dir.), Histoire de la criminologie française, Paris, l’Harmattan, 1994.