Au lendemain de la sortie de son nouvel album, Thomas Amacker, alias Mumbling Thom, nous fait l’honneur de nous accorder une interview. Rencontre avec ce musicien aux multiples talents.

R.E.E.L : Merci de nous accorder cette interview. Tout d’abord, quel est votre parcours et comment en êtes-vous arrivé à la musique ?

Thomas Amacker : J’aurais envie de dire que mon parcours est une suite d’accidents. Ma mère m’a d’abord inscrit à des cours de flûte à bec, et, plus tard, j’ai fait du saxophone. Vers 16 ou 18 ans, mon frère m’a offert une guitare, qui trônait au-dessus de mon lit, et c’est ainsi que j’ai décidé d’en jouer, en autodidacte. Je me suis également mis à composer des chansons. Après cela, on a monté un groupe d’un genre de rock alternatif qui, à en croire mes souvenirs, n’était pas terrible. Même si la fin n’était pas trop mal, les débuts étaient assez chaotiques, surtout quand le chanteur qui était censé venir nous a posé un lapin. Et comme c’étaient mes compositions, les autres ont trouvé logique de me faire chanter. Et comme je ne l’avais jamais fait, le résultat était assez douloureux à écouter.

R.E.E.L : Comment en êtes-vous arrivé à un projet en solo ?

A. : De fil en aiguille, j’ai participé à plusieurs groupes, dans des genres assez variés : du métal au classique en passant par le jazz, en jouant de la guitare dans diverses formations. En 10 ans, j’ai joué dans quelques groupes qui n’étaient pas mal. Le problème était que dès que ça commençait à fonctionner, il y avait des querelles d’ego. Si on était un groupe qui brassait des millions et qui faisait des tournées mondiales, je pourrais comprendre qu’on se pose ces questions, mais au stade où on en était, je ne voyais pas pourquoi cela devenait si compliqué de répéter ensemble. Comme j’en arrive à un stade où je ne veux plus me battre pour ce genre de questions assez vénielles, je me suis dit que j’allais faire un projet solo. Je suis sur ce projet depuis deux ou trois ans. Même si j’ai de temps en temps des musiciens invités, j’enregistre la plupart de la musique moi-même en studio. Comme ce sont des relations professionnelles qui n’ont pas vocation à durer, il y a moins de pression : si ça marche c’est bien, sinon tant pis. Depuis, j’ai beaucoup plus d’opportunités, car il n’y a plus besoin de batailler pour savoir si on accepte de faire un certain concert.

R.E.E.L : Depuis quand rêvez-vous de faire de la musique ?

T. A. : Je dois dire que c’est un peu le fruit du hasard : à la base, j’avais des vocations plutôt littéraires. Mon fantasme était d’être un de ces écrivains qui passent leurs journées enfermés à écrire, en ayant des relations avec le monde assez limitées. Cela ne s’est pas – en tout cas pas encore – fait. La musique m’est venue sur le tard, avec cette guitare que m’avait offerte mon frère. Quand j’en joue, c’est comme si je méditais, plus rien autour n’existe ; je suis ailleurs et c’est une sensation très agréable.

R.E.E.L : Votre entourage vous a-t-il plutôt motivé ou découragé à suivre votre passion ?

T. A. : J’ai souvent été découragé au sein des groupes. Nous faisons essentiellement du travail à perte : on passe beaucoup de temps à composer et à répéter pour un concert d’une heure, qui peut être agréable, s’il se passe bien. En plus, il m’était difficile d’apporter mes propres idées, car les autres étaient très exigeants, même si je le suis moi aussi. Par rapport à mon entourage, ça dépendait des périodes. Depuis que j’ai ce nouveau projet, les gens se montrent beaucoup plus bienveillants et compréhensifs. À mon avis, cela doit aussi venir de la thématique que j’aborde dans mes nouvelles chansons, dont je ne parlais pas avant. J’avais de la peine à rédiger mes premiers textes, parfois cela ne voulait pas dire grand-chose. Avec les nouvelles chansons, j’essaie d’être plus fin, de raconter quelque chose sans seulement être dans le commentaire sociétal. Je veux qu’on puisse tirer une conclusion tout en restant ouvert à l’interprétation. Cela dit, parfois j’oriente mon texte de manière à montrer que je privilégie un discours plutôt qu’un autre ; comme dans ma chanson sur l’inégalité entre les hommes et les femmes.

 

R.E.E.L : Comment décririez-vous votre genre de musique ? Pourquoi ce style plutôt qu’un autre ?

T. A. : Je pense que l’un de mes principaux problèmes est que je n’ai pas forcément d’envies prédéfinies. Pour définir mon style, je sais que Couleur 3 considère ma musique comme « trop adulte » ; je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Il y a trois approches dans ma musique. Premièrement, une base folk et acoustique, sans doute parce que j’y puise mes racines ; il y a quand même des touches un peu rock. Je suis aussi très attiré par le courant nord-américain de philosophie chamanique. J’aime développer des rythmes assez répétitifs, où on entend plus la guitare basse et qui suggèrent un état de transe. C’est une approche assez nord-amérindienne.

R.E.E.L : D’où vous vient cet intérêt pour les Amérindiens ?

T. A. : Quand j’étais petit, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi les Westerns américains montraient toujours les indiens comme des abrutis qui poussaient des cris bizarres en chevauchant leur monture, ni pourquoi ils étaient toujours les méchants. À sept ans, je me suis pris une grosse baffe quand ma mère m’a montré le film Little Big Man. Celui-ci raconte l’histoire d’un enfant qui est adopté par une tribu amérindienne. Le personnage est trop blanc pour les indiens et trop indien pour les blancs ; il est toujours un peu outsider. Il y a une dizaine d’années, j’ai commencé à lire les mémoires des Amérindiens ; je me suis senti beaucoup moins seul. J’ai l’impression d’avoir une famille de substitution, car je n’ai jamais retrouvé ce qui est décrit dans ces livres dans d’autres approches philosophiques, religieuses, spirituelles ou autres. C’est pour cela que j’ai choisi cette orientation dans ma musique. Une fois de plus, c’est plus le fruit du hasard qu’un choix délibéré.

R.E.E.L : Quel message voulez-vous faire passer à travers votre musique ?

T. A. : C’est marrant, c’est toujours la question que j’attends et celle à laquelle je ne sais pas quoi répondre. Je suis toujours surpris de voir, surtout actuellement, que tout le monde à un avis sur tout et n’importe quoi. Tout le monde à tendance à suivre un avis et on a parfois des posts qui ont une envergure planétaire. J’ai de la peine à comprendre qu’on puisse être séparés par des barrières religieuses, ethniques ou autres. Souvent, quand je rencontre une fille, j’oublie de dire que je suis en couple, ou que j’ai certaines croyances, ce qui m’intéresse est la rencontre en elle-même. J’ai souvent l’impression qu’on a tendance à se limiter à juger la personne qu’on a en face en fonction de son statut social, de ses croyances ou de ses aspirations ; humainement parlant ça ne m’intéresse pas. Si je dois trouver un message dans ce que je fais, ce serait d’essayer de nous comprendre tels que nous sommes, sans vouloir essayer de changer l’autre, parce que l’autre ne nous appartient en rien.

R.E.E.L : Combien d’albums avez-vous fait jusqu’à présent ?

T. A. : Je dirais une douzaine en quinze ans avec mes différents groupes. Pour mon nouveau projet, j’en ai fait quatre.

R.E.E.L. : Quels sont vos projets à venir ?

T. A. : On a déjà cinq clips qui ont été tournés et que je vais devoir monter cet été. Ça va me prendre beaucoup de temps et je ne pense pas pouvoir tout finir pendant les vacances, mais je vais essayer d’en sortir au moins deux. Le premier que je vais finaliser est la vidéo de la chanson « Mantra », faite en duo avec Diane A., une chanteuse genevoise que j’adore. Le deuxième sera justement une chanson sur les rapports entre les hommes et les femmes, qui parle de violence. Ça s’appelle « Grow old together ». Je l’ai tourné il y a une année mais n’ai toujours pas réussi à le terminer.

Ensuite, je vais essayer de trouver des concerts ; les activités en studio et les tournages m’ont pris tellement de temps que je n’ai pas encore eu le temps de faire ces démarches. Il y aura deux concerts à la fin du mois de juin, les 24 et 25, dans le cadre de la fête de la musique. Ils auront lieu à la cour Saint-Pierre. J’aimerais aussi faire quelques représentations en France voisine. Cependant, comme je suis jeune papa, j’ai envie d’être présent pour ma fille tout en arrivant à garder de l’espace pour la musique.

R.E.E.L. : Arrivez-vous à vivre de votre passion, ou est-ce que vous avez un autre travail à côté ?

T. A. : Malheureusement non, je suis enseignant afin d’avoir un revenu fixe. Mon approche de la musique est assez balisable, dans le but que ce soit assez commercial. Je dis ça, mais certains des morceaux que j’ai choisis pour les radios suisses sont les moins radiophoniques de mon répertoire. Option Musique a également choisi un de mes titres pour le diffuser prochainement. C’est une chanson très politique, même si elle n’en a pas l’air. C’est un constat qui repose sur le portrait de deux femmes : l’une ne sait plus quoi faire face aux discours englobants sur le monde. Cela parle également de la façon de faire des choix qui nous satisfont, même si on a toujours l’impression de choisir le « moins pire ». Il y a une sorte d’apathie, d’abattement très symptomatique de ce phénomène. La chanson montre le cas de quelqu’un qui se retrouve dans cette situation, qui a envie de continuer de manière positive, mais qui ne sait plus comment faire.

R.E.E.L. : Vous pensez que votre musique permet d’apporter une solution à ces problèmes ?

T. A. : Non, je pense qu’on a tous nos propres solutions. Pour certains sujets, j’aurais tendance à dire qu’il faudrait plus d’initiatives locales pour s’entraider, quitte à en arriver au troc de services, et de limiter le rapport à l’argent comme objet de pouvoir. Je dirais que c’est l’aspect positif des choses. Les limites de mon approche sont basées sur le fait que j’ai peur que, lorsqu’on dit que les solutions sont dans la musique, on pense qu’il y a une sorte de condescendance sur les autres. Certes, j’ai parfois des chansons un peu slogan, comme celle qui va sortir à la fin de l’été « Freedom writers ». Elle s’inspire des mouvements des droits civiques aux USA, où des blancs se sont liés aux Afro-Américains pour lutter contre les discriminations raciales. Même si, en général, ils se sont fait arrêter ou accueillir par le KKK armé de barres de fer, le but était de faire une chanson assez entraînante, du style « get on the bus », dont le but est de faire quelque chose ensemble. Même si j’ai malgré tout quelques slogans, le but n’est pas de faire la morale aux gens. Je veux vraiment faire avancer les choses au mieux pour tout le monde.

Dans mon entourage, toutes les personnes qui se scandalisent pour les questions d’inégalités sont celles qui sont assez militantes. J’avais fait un appel pour trouver un certain nombre de personnes qui puissent apparaître dans ce clip, et, paradoxalement, toutes celles qui ont répondu présentes étaient les moins militantes. On peut remarquer qu’il y a une curieuse différence entre les personnes qui ont des grandes gueules et les autres.

R.E.E.L. : Thomas Amacker, merci !

Propos recueillis par Pardis Pouranpir et Jimmy Baud

Photos : © Mumbling Thom

Quelques liens :

Sur l’homophobie : https://mx3.ch/t/1jjp

En playlist sur Option Musique depuis le 12 juin : https://mx3.ch/t/1kWs

Clip sur la perversion narcissique : https://www.youtube.com/watch?v=SHhObfRuBh8