Le théâtre, ça raconte. Des choses. Des histoires. Des riens. Le théâtre, ça analyse. Les êtres. Les rencontres. Lui-même. Le théâtre, ça questionne. Les personnages. Les fictions. Les mots. Quand un lapin rencontre un autobús, le théâtre se fait et se défait. Bienvenue à Commedia !

 

#0. Profession de foi [descriptif]
Mettons que cette critique ne sera pas comme les autres.

 

Comprenez-moi bien. Il y aura bien une critique (moi) et un lecteur (vous). Ce n’est pas du narcissisme mal placé. Pas vraiment. Plutôt une relation nécessaire, presque symbiotique : pour que vous me lisiez, pour que cet article existe, pour que cette chronique théâtrale existe, il faut bien une critique et un lecteur – moi et vous, donc. Voilà ce dont nous avons besoin pour commencer.

 

En préambule, la critique (moi) se doit de donner quelques explications au lecteur (vous). Par bonté d’âme ? Plutôt pour s’assurer que le lecteur (vous) n’ira pas se plaindre de la critique (moi) à la rédaction du journal (eux).

 

Ainsi donc. Cette critique s’articulera autour de deux pièces particulières, jouées dans le cadre de Commedia, festival de théâtre universitaire non moins particulier. Je vous parlerai de Crónicas de un pisotón aburrido en el autobús al lado de la puerta[1] (Cie La Vecindad del 17) et Lapin 243 (Cie CNEPUK) qui, chacune à sa manière, se présentent comme autant de questionnements théâtro-stylistiques. Ces deux pièces se présentant, par bien des aspects, comme des exercices de style (multiples, dans le cas de Crónicas ; unique, pour Lapin 243), je privilégierai ici une forme peu habituelle de critique, qui mimera – à sa manière – la construction formelle des pièces. Mon avis vous sera ainsi proposé en quatre variations : un synopsis télégraphique, une critique-recette et deux scènes à retenir à la manière d’un haïku. Je conclurai enfin sur une note un poil (de lapin !) laudative.

 

Prêts ?

 

#1. Synopsis [télégraphique] Crónicas de un pisotón aburrido. Un autobús. Gens. Narrateur (Raymond Q). Et type avec long cou. Chapeau ridicule. Pieds écrasés. Plus tard : un ami, une gare. Conseils vestimentaires. Attention : autres textes convoqués. Voilà pour l’histoire.

 

Lapin 243. Course. Bateaux. Un homme, une femme (co-équipiers). PAS DE LAPIN. Sponsors. Récompense (5000). Problème : nuls en navigation. Solution : mentir pour gagner. Dénouement : tragique. Voilà pour l’histoire.

 

#2. Critique [sous forme de recette] Pour concocter une Crónicas de un pisotón aburrido, accompagné d’un Lapin 243, il vous faudra :

 

Crónicas
– 350g d’Exercices de style de Raymond Queneau (1947). À la version originale, préférez la traduction espagnole d’Antonio Fernández Ferrer (elle est savoureuse !) ;
– 200g d’auteurs espagnols et sud-américains : Rafael Albierti, Julio Cortázar, José Sanchis Sinisterra et Ramón Gómez de la Serna ;
– une poignée d’acteurs et une violoniste ;
– décor (modulable) : fauteuil, paravent, tableau noir, bureaux, chaises.

 

Lapin 243
– 550g d’un journal de bord inspiré d’un fait-divers réel : l’aventure de Donald Crowhurst, homme d’affaires passionné de voile. À la fin des années 1960, alors qu’il participe à une course en mer prestigieuse, il abandonne en secret la compétition… mais continue de transmettre des fausses données concernant sa position. Considéré comme le vainqueur potentiel, il sombre dans la folie et disparaît en mer ;
– 2 acteurs (un homme et une femme…  et plusieurs figurants plein de bonne volonté) ;
– décors : bateau gonflable, gilets de sauvetage, rames, équipement de survie, rideaux de douche.

 

 

Tout d’abord, mélangez les 350g d’Exercices de style avec les 200g d’auteurs espagnols et sud-américains. Queneau constitue le liant ; les auteurs espagnols et sud-américains, les différentes épices. Votre mélange doit prendre la consistance de la question suivante : comment raconter une histoire ? Pour mener à bien votre recette, vous aurez besoin d’y incorporer un récit sans cesse renouvelé, du piquant cartoonesque et un rythme haletant. Prenez particulièrement garde au jeu de La Vecindad del 17 : il est tout en légèreté, sans jamais hésiter ou accrocher. Les textes sont sûrs ; les gestes, à la fois maîtrisés et clownesques.  On passe aisément d’une ambiance à l’autre, d’un exercice de style au suivant : mime, à la manière d’un rêve, façon interrogatoire de police ou scène de bistrot…  Deux scènes sont à consommer sans modération. Particulièrement réussies, elles rehausseront le goût de vos Crónicas :  elles se construisent autour de deux exercices de Queneau,  « Ensembliste » et « Onomatopées ». Dans le cadre de la recette qui nous occupe, ces chapitres sont à transposer dans une salle de classe – un cours de maths pour « Ensembliste » (Dans l’autobus S considérons l’ensemble A des voyageurs assis et l’ensemble D…, écrit Queneau) ; une leçon de français pour « Onomatopées » (et encore : Sur la plateforme, pla pla pla, d’un autobus, teuff teuff teuff…). En travaillant votre mélange pour le rendre homogène, vous vous apercevrez que l’ensemble des ingrédients contenus dans Crónicas travaille autour de préoccupations fortes du théâtre et de la narratologie : l’existence du 4e mur, la focalisation ou encore le rapport entre personnage / auteur / acteur.

 

Quelles réponses apporte la Cie La Vecindad del 17 ? Tout au long des exercices de style, le 4e mur vacille, grâce à des adresses fréquentes au public, des mimiques, des gags, des clins d’œil. Les frontières achèvent de se brouiller dans « Al lado » (« À côté de »), où on nous vante les mérites d’une scène qui se déroule… derrière un paravent – et reste donc invisible au public. Au niveau de la focalisation, ce sont les textes de Queneau qui vont présenter sans cesse de nouveaux regards : regard du narrateur, regard du « type au cou trop long », regard du fâcheux qui se fait écraser les pieds ou de l’ami qui donne des conseils vestimentaires. À chaque exercice son approche, pour une histoire sans cesse renouvelée. Enfin, la scène finale des Crónicas offre une apothéose délicieuse : celle du monologue d’un personnage de théâtre, condamné à n’exister que sur et par les planches, créé par l’auteur et porté par la voix de l’acteur qui, bientôt, abandonnera sa dépouille pour partir en coulisses…

 

Mais je m’égare, je m’égare ! Reprenons notre recette. Occupez-vous à présent de Lapin 243. En premier lieu, désossez le lapin pour n’en garder que la substantifique moelle : à savoir, la constitution d’une narration autour d’un non-événement – narration dont le décor se construit « à vue », directement sur le plateau. Commencez d’abord par éplucher un plateau (presque vide) : laissez-y uniquement un projecteur et un écran. Sur cet écran, projetez des indications de jeu qui vont influencer le début de la cuisson de votre narration. « Pour jouer cette pièce, il faut : un homme » – entrée dudit homme. « Une femme » – entrée de la femme. Ajoutez ensuite des propositions drolatiques, qui concourront à donner l’impression d’une pièce qui se crée « à vue », presque ex nihilo, par la seule volonté du projecteur : « Cette pièce pourrai aussi se jouer avec 3 hommes et 4 femmes » – entrée des figurants… qui seront finalement recalés par le projecteur (« En fait, il faudra juste un homme et une femme »). Rires garantis dans la salle ! Ajoutez ensuite quelques rebondissements : « Un bateau », des bruits marins, un équipement de survie et le cri des mouettes. Voici la couleur locale de Lapin 243. Vous avez donc les principaux ingrédients. Par là-dessus, épépinez un texte bardé de jeux de mots, entrecoupés des longs silences que permet une traversée de l’océan. Saupoudrez d’une pincée d’ingéniosité : le cœur de l’intrigue de Lapin 243 repose sur un mensonge, que les deux co-équipiers vont devoir monter pour faire croire qu’ils sont en tête de la course ! Enfin, nappez votre mélange d’une ganache composée pour moitié d’absurde (comment peut-on tout d’un coup sortir d’un bateau et marcher en pleine mer… pour continuer à créer le décor de la pièce ?) et de mystification (en particulier au moment où nos deux protagonistes font défiler derrière eux des rideaux de douche aux motifs marins, pour faire croire que leur périple avance sans encombre).

 

Vous obtiendrez ainsi un résultat détonnant qui, à mon avis, a le mérite de poser des questions fondamentales pour le théâtre… tout en faisant rire (jamais de manière gratuite). Ainsi, Lapin 243 met au cœur de son scénario la création d’un non-événement, d’une non-action, qui se monte progressivement sur scène. Les deux protagonistes (l’homme et la femme) en sont à la fois les metteurs en scène (ils se donnent tour à tour des indications pour bien jouer leur rôle, dans le mensonge qu’ils mettent en place), les acteurs (ils font croire à leur expérience… alors qu’ils n’arrivent désespérément pas à dépasser Dunkerque !), les décorateurs (grâce à un ingénieux système de rideaux de douche, d’arrosoir et d’huile de coude, ils parviennent à faire croire à leurs sponsor qu’il sont dans une tempête ou au milieu de l’Atlantique !) et les costumiers (enfiler des bottes et des cirés sur scène doit être un moment de grande solitude…). Lapin 243 construit donc du théâtre dans le théâtre… au sein de l’endroit où on s’attendrait peut-être le moins à une telle mise en abyme : un bateau gonflable, donc les limites exiguës n’ont plus rien à envier aux décors des meilleurs huis-clos.

 

Après ces analyses, il nous faut bien finir la recette. Cuisez les deux préparations et servez-les en même temps : vous obtiendrez un harmonieux assemblage de questionnements critiques sur l’essence du théâtre – autour de l’intrigue et du comédien, en passant par le texte et le personnage.

 

#3. Une scène à retenir [façon haïku]

 

Crónicas (scène finale de la pièce)                                                               Lapin 243 (scène inaugurale de la pièce)
sorti par la porte                                                                                       un homme une femme
l’acteur revient en coulisses                                                                     ou 3 hommes ou 4 femmes
mort du personnage                                                                                 non juste un de chaque

 

 

 

#4. Non-conclusion [presque laudatif]
La critique (moi) sait que le lecteur (vous) s’attend probablement à lire, à ce stade, une conclusion à la critique (c’est également ce à quoi s’attendent aussi les membres de la rédaction du journal – eux). Il n’y en aura pas. La critique (moi) se contentera plutôt de remercier la Cie La Vecindad del 17 et la Cie CNEPUK pour leurs recherches, leurs questionnements, leurs prises de risques, leurs propositions, leurs mises en perspective à l’occasion de Crónicas et de Lapin 243. À quand la prochaine aventure ? Je me réjouis de voir ça.

 

Magali Bossi

 

Infos pratiques :

 

 Crónicas de un pisotón aburrido en el autobús al lado de la puerta, d’après Rafael Alberti, José Sanchis Sinisterra, Julio Cortázar, Ramón Gómez de la Serna et Raymond Queneau, par la Cie Vencidad del 17 (Université de Lausanne).

 

Mise en scène : Brian Aubert et Cristina Diéguez Acosta

 

Jeu : Brian Aubert, Nadège Beck, Myriam Bloch, Matteo Cirri, Cristina Diéguez Acosta et Zoé Jäggi

 

Technique : Ana Sophia Hauert

 

Musique : Myriam Bloch, Cristina Diéguez Acosta et Nuria Sublet-Favre

 

Régie : Leo García

 

Lapin 243, de Chloé Marguerie, par la Cie CNEPUK (Université de Franche-Comté).

 

Mise en scène : Chloé Marguerie

 

Jeu : Gaëtan Carret et Fanny Scherer, ainsi qu’Adèle Lerch, Sabrina Mellikèche, Anne-Claire Jullien, Aurélien Dèque et Théo Pierrat

 

Création lumière : Clément Bourgeoisat et Martin Francalanci

 

Photos : ©Alice Moraz (banner), ©Cie CNEPUK (inner)

 

[1] Ce qui peut se traduire par : Chroniques d’un piétinement ennuyeux dans l’autobus à côté de la porte.