Avec Missions, la Comédie nous fait découvrir le Père André, le Congo et la vie de missionnaire.

La pièce de David Van Reybrouck, Missions, est de retour à la Comédie de Genève du mardi 17 au dimanche 22 novembre 2015, mise en scène par Raven Ruëll. Cette pièce belge articule le récit du Père André, l’un de ces Pères Blancs, de ces missionnaires qui, dès la seconde moitié du 19ème siècle, se sont donnés comme mission d’évangéliser l’Afrique. Pendant près de deux heures, l’homme d’église, à la manière d’un conférencier, va raconter sa vie, ses tribulations de prêtre, ses cinquante années passées comme missionnaire dans ce qui s’appelle aujourd’hui la République Démocratique du Congo. À travers lui, c’est toute une partie de l’histoire du Congo qui se dessine, à force d’anecdotes et de digressions, à coups d’humour et d’histoires émouvantes.

C’est sans préambule ni introduction d’aucune sorte que l’acteur flamand, Bruno Vanden Broecke, fait lentement irruption sur scène. Le pas claudiquant, le dos vouté dans son vieux costume à bretelles, le « Père André » s’installe à un petit pupitre au centre de la scène et commence à raconter aux spectateurs, dans un fort accent flamand et d’une voix douce, presque chevrotante, la longue histoire de sa vie de missionnaire catholique ; de la découverte de sa vocation de prêtre à 17 ans dans sa Belgique flamande natale, aux nombreuses guerres civiles qui auront frappé le Congo dès son arrivée en 1959 à nos jours, en passant par d’innombrables anecdotes de sa vie passée parmi les « noirs ».

Récit tour à tour comique, touchant ou engagé, le Père André partage avec une grande humanité le quotidien spartiate de ses hommes d’église qui, selon leur devise, étaient «rarement seuls, jamais deux et toujours au moins trois,» le tout amené avec un réalisme et une justesse incroyable par un comédien dont la grande force est de se faire oublier dès les premiers instants. Le Père André se dévoile ainsi avec le plus grand et poignant des artifices, une vérisimilitude rare et forte d’un texte écrit à force de voyages en Afrique et d’entrevues avec de nombreux missionnaires du Congo.

Sans honte mais avec une grande pudeur, le missionnaire va ainsi défendre l’Afrique, sa foi, mais surtout témoigner du travail entrepris par ses coreligionnaires et lui, leur combat pour éduquer les peuples et faire grandir la foi catholique. Prêtre progressiste et profondément humain, le Père André ose parler de sexualité, du scandale pédophile au sein de l’Église Catholique et de ces centaines de préservatifs qu’il distribue lui-même quotidiennement, expliquant qu’il entend respecter «l’esprit de la parole du Christ, et non sa lettre». Bien sûr, les écueils et obstacles sont nombreux, à l’image des superstitions meurtrières du Congo, où tout décès même naturel se doit d’avoir un coupable, quitte à entendre les sorciers du village en désigner un… C’est avec véhémence et bonté d’âme que le vieux prêtre dénonce ces pratiques qu’il juge, non sans raison, barbares, sans pour autant remettre en question ses propres superstitions, ses propres croyances. Jusqu’à la toute fin, il continuera de défendre Dieu et sa foi, jusqu’à un final des plus brutaux et touchants, où les mots ne suffiront plus pour expliquer la guerre et les génocides, où le logos chrétien devra se taire tant au profit du silence du divin que des griefs imprononçables d’un prêtre en fin de vie.

De même, dans son discours, l’on peut entendre tout un paternalisme éhonté, mâtiné de stéréotypes, noyés dans un humour et une bonté qui les feraient presque disparaître mais qu’il ne nous faut pas oublier pour autant. C’est là toute la grandeur d’un texte et d’un acteur qui savent tous deux rendre avec qualité les différentes facettes et aspérités de la longue vie d’un homme et, à travers lui, de toute une époque, réussissant à critiquer l’Église tout en montrant avec brio comment certains de ses prêtres ont tout de même pu faire le bien.

C’est ainsi une pièce des plus grandioses et bouleversantes que la Comédie de Genève nous présente de nouveau cette semaine. Une aventure humaine dans toute sa sobre splendeur, Missions se doit d’être découverte, les paroles du bon Père André d’être écoutées, montrant qu’au-delà du message chrétien, et derrière les étoles des prêtres, se cache souvent un altruisme d’une touchante humilité.

Fredrik Blanc

Informations Pratiques

Missions, de David Van Reybrouck, mise en scène, Raven Rüell. Du 17 au 22 novembre à la Comédie de Genève.

Crédit Photo : Lieven Symaeys.