Marre des impôts ? Deux personnages de Las Piaffas fuient le monde humain au profit d’un paradis fiscal… aviaire. Serge Valletti remet au goût du jour une pièce vieille de deux-mille ans, jusqu’au 11 mars au Théâtre du Grütli.

Les lumières viennent de s’éteindre. Deux hommes surgissent d’une trappe au milieu de la scène, visiblement perdus, et semblent chercher leur chemin. S’apercevant du public qui leur fait face, ils expliquent en avoir assez de vivre dans un monde rempli de taxes et cherchent un pays sympa, une sorte de paradis sans impôts, quelque part où l’on est bien.

Las Piaffas, c’est une pièce de Serge Valletti qui se base sur Les Oiseaux, une comédie grecque antique parodiant le monde selon la secte des orphiques, lesquels l’imaginaient né d’un œuf originel[1]. Cette pièce fait partie du projet « Toutaristophane » de Valletti, qui vise à actualiser les onze pièces d’Aristophane qui nous sont parvenues.

C’est également le nom de cette cité aviaire à mi-chemin entre le monde des humains et celui des Dieux, un paradis fiscal parmi les oiseaux que Pistenterre et Benjamin, les personnages principaux, s’inventent.

Au fil de la pièce, le spectateur découvre une histoire qui se veut moderne, surprenante – parfois trop – et haute en couleurs. Les protagonistes tombent sur différents personnages emplumés et comprennent qu’il est possible de devenir oiseau, le rêve ! Dans Las Piaffas, le monde des oiseaux est libre, sans argent, et toutes les règles habituelles y sont inversées. Après avoir chanté les louanges de ce paradis et avoir fait comprendre aux volatiles la chance qu’ils ont de se trouver entre les humains et les dieux, Pistenterre et Benjamin, toujours humains, sont acceptés parmi les oiseaux.

Les personnages proposent de donner le pouvoir qu’il mérite au monde aviaire. Ils décident de fonder une réelle cité – Las Piaffas – pour les oiseaux et d’y instaurer leurs propres règles. Le paradis fiscal rêvé au début de l’histoire devient alors une forme de gouvernement qui s’approprie le pouvoir des dieux sur les mortels et qui instaure toutes sortes de péages et autorisations de passer afin de bloquer la communication entre les mondes divin et humain.

À ce moment-là, la pièce ne répond pas à toutes les attentes du spectateur.

Celles suscitées par la dimension politique de l’histoire ne sont pas vraiment satisfaites, puisque les personnages recréent justement les mêmes problèmes que ceux qu’ils reprochent au monde qu’ils souhaitent quitter : désirant au départ fuir un trop-plein de contraintes et de taxes et cherchant une forme de liberté, ceux-ci finissent par forger une nouvelle cité similaire, avec ces fameux péages et autorisations de passer.

L’objectif des personnages de « rompre avec ce trop qui ne cesse de charger l’existence »[2] semble ainsi mal atteint. Pourquoi cet antagonisme n’a-t-il pas été corrigé ? Une possibilité serait que ces contradictions ont pour but d’exprimer que dans tous les cas, malgré les efforts, le pouvoir monte à la tête de ceux qui l’obtiennent. Une fois une certaine autorité acquise, un individu est facilement enclin à en rechercher toujours plus, comme une drogue dont on ne pourrait se passer.

De plus, comme mentionné plus haut, Las Piaffas est une comédie surprenante, qui a pour idée de remettre au goût du jour une pièce écrite il y a plusieurs millénaires. Seulement, la manière dont des éléments issus d’époques très différentes, à savoir l’Antiquité et nos jours, ont été combinés provoque comme une dissonance : je pense par exemple à ce moment au début de la pièce, où le personnage d’un « transsexyperbolus » apparait, avec un pénis surdimensionné, sans que son personnage ne soit développé plus, avant que l’histoire ne retourne à un récit de dieux antiques qui dominent les humains. Voici un cas, parmi de nombreux autres dans la pièce, où un trait d’humour est apporté sans avoir un lien avec le reste de l’histoire. Le spectateur se perd ainsi dans trop de signifiants, et peut-être le lien entre l’Antiquité et aujourd’hui aurait-il pu être élaboré de manière plus subtile.

En définitive, Les Oiseaux d’Aristophane est un élément de culture antique qui traite d’un propos étonnamment moderne, à savoir le ras-le-bol ressenti en payant ses taxes, comme de l’argent donné gratuitement, donation dont on ne perçoit pas l’utilité directe. Ainsi, la proposition de Las Piaffas de le rénover et le présenter au public offre une réflexion sur la transversalité des thèmes qui inquiètent l’humanité au fil des siècles et enrichit ainsi le savoir de nos générations actuelles.

Je trouve cependant regrettable que le mélange d’éléments des deux époques n’ait pas été plus délicat et que l’aspect politique n’ait pas été plus approfondi. Il aurait peut-être fallu lever le pied sur la dimension comique et creuser la signification profonde de la critique initiale sur laquelle se basent Pistenterre et Benjamin pour fuir le monde humain…

Infos pratiques :

Las Piaffas, de Serge Valletti, du 20 février au 11 mars 2018 au Théâtre du Grütli.

Mise en scène : Frédéric Polier

Avec Jean-Alexandre Blanchet, Lionel Brady, Martine Corbaz, François Florey, Camille Giacobino, Georges Grbic, Julien Tsongas, Charlotte Chabbey.

http://www.grutli.ch/Spectacles/view/155#.WpfdEpPwbq0

Photo : © Isabelle Meister et Nicola Dotti

[1] L’orphisme est un courant religieux de la Grèce antique. L’une de leurs théogonies présente le premier dieu (Phanès) comme sorti d’un « œuf »

[2] Dossier de presse de la pièce, p. 6.