Il était une fois un petit pays – vraiment tout petit, au regard de ses principaux voisins[1].

            Bien ancré au milieu de la vaste Europe, entouré de géants ayant connus monarchies, dictatures, empires, républiques, mais aussi révolutions, guerres mondiales dévastatrices et autres soubresauts incontrôlables qui agitent les sociétés humaines, ce petit pays respire le calme et la sérénité depuis quelques sept cents vingt-trois ans. D’une humble fierté, il présente à la face du monde ses montagnes enneigées, ses sommets escarpés… mais aussi ses lacs limpides, ses prés peuplés de vaches, ses champs bien cultivés. Ses héros – (tant fictifs que réels) – sont les Trois Suisses, Guillaume Tell, Henri Dunant, Winkelried, Nicolas de Flue, Guillaume-Henri Dufour, et bien d’autres encore. Devant ses voisins (limitrophes ou plus lointains), ce petit pays fait figure de modèle : avec ses amusants chalets de bois, tout peints et tout sculptés ; avec ses rues propres et ses trottoirs immaculés ; avec ses troupeaux de gentilles vaches noires et blanches, gardées par de placides et affectueux bouviers bernois ; avec ses fabriques de chocolat au lait, sa fondue onctueuse et son vin réputé, ce petit pays est vraiment de Cocagne. – Et mérite décidément qu’on lui accole cette expression : Small is beautiful.

Mais ce petit pays ne serait plus le même sans ses habitants, sans ses institutions… et sans ce qui fait politiquement sa renommée : la démocratie directe. En effet, grâce à ce système exemplaire, chacun et chacune – (il y a des restrictions, mais pour garder ici l’image de ce petit pays idéal, ne nous attardons pas sur ces détails) – peut donner son avis. Autrement dit, voter. Et c’est plutôt sympa en fait, car plusieurs fois par année (ce qui fait très souvent, en réalité[2]), la population a rendez-vous, qui dans les locaux de vote, qui par correspondance, qui par internet, pour donner son avis : cocher OUI, cocher NON, ne rien cocher… mais s’exprimer. – « C’est votre dernier mot ? C’est mon dernier mot. » Et le peuple a parlé.

            Ainsi, en l’an de grâce 2014 (le 9 février, pour être précis[3]), le peuple souverain de ce petit pays s’est exprimé sur trois objets fédéraux. Il s’agissait essentiellement de décider : 1) si les gens du petit pays étaient d’accord de financer le développement des chemins de fer, parce que le rail, c’est bien, c’est propre, ça emmène partout, ça passe par des tunnels ou ça monte sur les montagnes, ça n’utilise pas d’essence, ça crée de l’emploi… bref, le peuple a accepté l’arrêté fédéral à 62%[4] ; 2) si les gens du petit pays – et la partie féminine s’est sentie particulièrement concernée – voulaient bien que le financement de l’IVG soit une affaire privée, parce que bon, l’avortement, c’est chacun pour soi, en plus, tuer des bébés qui ont jamais vu l’air libre, c’est mal, ils ont même pas eu le temps de donner leur avis sur la question, et puis les nanas trop cruches pour pas faire gaffe, elles n’ont qu’à se débrouiller, d’abord… heureusement[5], le souverain peuple a dit « non » à 69,8%[6]. Seul Appenzell Rhodes-Intérieures n’a pas suivi le mouvement unanime du petit pays, ce qui est quand même sacrément interpelant quand on sait que ce canton a été le dernier à autoriser le vote des femmes, en 1990[7]. Coïncidence ?

Et finalement en 3), – dernier objet dont le résultat a déchaîné les passions et permis à la RTS d’y aller à grand renfort d’émissions spéciales, tant radiophoniques et télévisuelles… –, il fallait décider si les gens du petit pays étaient d’accord de freiner les flots intarissables de l’immigration de masse, en limitant la libre circulation[8]. Portée par un sympathique parti de patriotes aimant notamment (si l’on en croit leur communication visuelle) les moutons, les corbeaux, les minarets, Guillaume Tell, les sorcières, les rats et les collines ensoleillées[9], cette initiative a jeté un pavé dans la mare tranquille du petit pays : en effet, le peuple bienheureux et souverain l’a acceptée à 50,3%, plongeant les spécialistes, les politiques – sauf ceux du parti de patriotes en question –, les journalistes dans le désarroi. Pourquoi un tel résultat ?

Sans vouloir se lancer dans une analyse pointue à laquelle je ne puis – (de part mon ignorance crasse de la politique) – prétendre, observons que les gens du petit pays ont souvent été très frileux, très fermés sur eux-mêmes ; et quoi de plus normal ?… Car ce petit pays a tout : montagnes splendides, lacs limpides, banques à chaque coin de rue, vaches paisibles, chalets et pistes de ski à la pelle, montres de luxe, chocolat de la meilleure qualité, armée irréprochable, lingots d’or cachés sous les matelas, secret bancaire – presque – à toute épreuve… et enfin, capacité de montrer à ses voisins que le paradis, ça existe. Et on voudrait le pousser, le forcer (sous prétexte d’accords bilatéraux sûrement trop rapidement conclus à l’aube des années 2000) à partager un peu de sa prospérité ?… – Non mais ça va pas le chalet ? Ils ont où les vignes[10], tous ces vilains étrangers de l’extérieur qui sont même pas de chez nous et qui ont jamais mangé de raclette et de röstis ?! Pas question donc pour une majorité du petit pays de partager sa tablette de chocolat ou son lingot d’or : les emplois aux gens du cru, les logements aux autochtones ! Libérons nos routes embouteillées, nos villes surpeuplées, nos entreprises qui n’engagent plus ! Et pourquoi pas, d’ici quelques années, construire des remparts sur les frontières actuelles ? Au moins, on serait tranquille, non ?… Il est temps de montrer au monde de quoi nous sommes capables : on ne se laisse pas marcher sur les pieds, on est un petit pays fier, une forteresse de la prospérité ! – Point barre.

Pour mieux convaincre, présentons la situation à l’aide d’une métaphore parlante. – Imaginez un peu : ce petit pays organise chaque année une super soirée fondue pour tous ses habitants. Nombre d’invités : environ 8 millions de personnes[11]. Bon. Ça fait un paquet de fromage, quand même. Mais là, imaginez qu’à cause du « solde migratoire moyen annuel »[12], 80’000 nouveaux invités (plus ou moins indésirables…) s’invitent chaque année, sans avoir téléphoné avant pour prévenir qu’ils venaient. Les coûts flambent, l’organisation en pâtit, c’est la panique. Pensez un peu ! c’est comme si une ville de la taille de Lucerne ou Saint-Gall débarquait à la fête sans rien demander. L’horreur pour les organisateurs. – Comme personne n’a rien fait avant, les gentils membres du parti fan de moutons et de minarets ont donc proposé de freiner ces arrivées massives, ces invités pique-assiette, pour ne par risquer de voir tous les habitants (déjà établis dans le petit pays) manquer de fondue : en un mot, ils ont proposé de mettre en place des contingents[13]. Comme ça, on décide combien de pique-sous sont invités à la fiesta, on garde au maximum notre fondue pour nous… et on oublie que – (accessoirement) – la remise en question de la libre circulation met à mal les bilatérales I[14].

            Au moins, le petit pays gardera sa fondue, son chocolat, ses lingots et ses montagnes. – Oui mais, si la femme de ménage[15] portugaise / française / roumaine / espagnole / etc. etc. n’entre pas dans les contingents prévus par l’initiative que le souverain peuple a accepté ; si cette femme de ménage reste hors des frontières, dans le grand marasme extérieur… qui va récurer les caquelons de la fondue-party du petit pays ?! – Les Suisses ?

ABE.

Magali Bossi

 


[1] Un seul pouvait se targuer d’être plus minuscule : le Lichtenstein, qu’on peut presque traverser sans même le remarquer…

[2] Pour vous en convaincre, allez faire un tour sur le site de la Confédération (http://www.admin.ch/ch/f/pore/va/vab_2_2_4_1.html) : vous y trouverez un historique de toutes les votations, initiatives et référendums qui ont eu lieu… depuis 1848 !

[3] En fait, hier.

[4] Seul Schwytz a refusé, sans que l’on sache vraiment pourquoi, mais comme on n’arrive pas à situer ce canton sur la carte du petit pays, ça ne doit pas être si grave ! (V. http://www.rts.ch/info/dossiers/2014/votations-federales-du-9-fevrier/5597538-les-suisses-plebiscitent-le-fonds-pour-le-developpement-du-rail.html)

[5] Vous l’aurez compris, la diatribe qui précède relève de l’indirect libre… librement adapté !

[7] Par arrêté du Tribunal fédéral, quand même (v. https://www.ch.ch/fr/droit-de-vote/).

[8]Libre circulation pourtant intrinsèquement liée aux accords bilatéraux I votés en 1999 (v. http://www.europa.admin.ch/themen/00500/index.html?lang=fr).

[9] V. quelques exemples de leurs affiches sur http://journal.24heures.ch/campagnes-udc.

[10] Libre adaptation d’une expression valaisanne… à chercher sur le net si vous ne me croyez pas !…

[11] Du moins, dès 2012, et ça augmente, on va le voir.

[13] Autrement dit, un quota pour voir qui peut ou pas venir à la fondue-party.

[14] Sans compter que l’Union Européenne ne va pas être très contente de ce résultat – mais bon, c’est un détail, hein, après tout.

[15] À noter que ça peut aussi être un homme de ménage : soyons pour l’égalité des sexes, malgré la récente polémique française…