Rivage 
 
Ténébreux rivage à l’éternelle agonie !
Tu hantes mes nuits de ta glorieuse voix,
Faisant dans la rocaille résonner le poids
Des longs sanglots de mille vagues amaigries.  
 
Ton écume blanche où sombrent de noirs débris,
Laissés par des marins se prenant pour des rois,
Et ton sable éclatant noyé dans de la poix,
Ne cessent d’exhaler des relents d’infamie. 
 
Sous tes flots obscurs s’étendent mille cités,
Que le temps et la rouille ont tôt fait d’enchaîner,
Aux rochers pleins de mousse dormant sous tes eaux. 
 
Pourtant, les rayons d’or qui te viennent frapper,
À l’aube rose, quand se réveillent tes flots,
Ne sont que bien plus beaux à mes yeux attristés. 
 
 
Périple
 
Dans mon cercueil boisé j’entends monter les vers,
De leurs longs pas lascifs, venant manger ma chair,
Sinistres fossoyeurs !
Mais hâtez-vous donc, n’en laissez pas une miette,
J’ai à faire avec Charon, mon âme est inquiète,
Verrais-je le Passeur ?
 
Sous la terre, la mer est un ciel tout de cendre,
Par un escalier d’ébène je dois descendre,
Vers l’ombre de sa barque.
Il m’attend, me voit arriver, tendant sa paume,
Même ici, même l’ombre morte qu’on embaume,
Devant l’or malin, s’arque !
 
Le cruel rire du batelier des Enfers
Me transperçait le cœur ; je ne savais que faire
Devant ce noir squelette.
Il s’avança vers moi, puis m’ouvrit grand la bouche.
Sous ma langue grise et à côté d’une mouche,
Il prit une piécette.
 
La gondole filait sur l’onde noire et or,
Où, éternels esprits, paissaient de tristes morts,
Hurlant comme des loups.
Des démons et des anges aux ailes communes,
Voletaient dans l’air empli de fumée brune,
En crachant des cailloux.
 
Remontant, traversant le Styx aux flots traînards,
J’arrivai bientôt à un grand portail ; blafard
Etait mon œil absent.
Quand, regardant tous ceux qui traversaient les portes,
J’aperçus soudain un géant à l’âme morte,
Un Cerbère d’argent !
 
Ses noirs naseaux fulminants rejetaient du soufre,
Et ses trois paires d’yeux immenses où s’engouffrent,
L’âme des trépassés,
Hypnotisaient l’humain, le vice qui se cache,
Sous l’ombre des haillons, auprès de ceux qui marchent
Derrière le passé !
 
Hadès sur l’autel me dit d’approcher l’oreille,
Et me parle des cœurs qu’un petit rien effraye,
Me dit que j’en suis un.
Puis, psalmodiant, semblant dévorer des écueils,
Me renvoie m’endormir dans mon blanc cercueil,
Où pointe le matin.

Fredrik Blanc