L’évènement surgit. Mais les mots se dérobent et nous empêchent de le raconter. Tandis que l’unité se fracasse, le mal ne cesse de sourdre. Le Théâtre universitaire neuchâtelois présentait le spectacle FACE AU MUR / TOUT VA MIEUX / CIEL BLEU CIEL de Martin Crimp le 9 mai à Commedia.

On tourne autour du pot comme l’on tourne autour d’une table, on évoque à demi-mots sans prendre place ni se poser. Sous et à côté de la table qui s’érige au centre de la pièce, les voilà qu’ils s’affairent. Les comédiens s’agitent, tâtent le sol puis les murs, comme s’il s’agissait de vouloir retrouver des choses enfouies çà et là et de les rapporter au centre de la table. Du ramdam, du chahut que l’on tente en vain de théoriser pour comprendre ce qu’il se passe sur scène. Mais là n’est pas le but. L’intrigue n’est pas claire mais elle est assumée.

Parfois, l’un d’entre eux, à force d’aligner des segments de phrases les uns après les autres, évoque Bobby, le facteur, dont le wagon du quotidien déraille du jour au lendemain en faisant un nombre de morts incalculables. Lui succède une autre comédienne qui, piochant des termes à tout hasard, accrochant sur chaque mot, fait allusion à cette femme qui décide de mettre un terme à sa vie si bien réglée qu’elle pourrait consister en une peinture encadrée et immuable. Ce sont des suites d’images floues pour parler de ceux qui tombent, de ceux qui se trouvent face au mur et qui ne trouvent plus, dans les mots normés, dans les mots connus de tous, la force d’exprimer leur soudain désarroi.

De prime abord, la pièce désarçonne, comme si l’émergence du rien heurtait notre quête de structure. Ce phénomène aurait pu être mis en avant par un rythme plus marqué dans une pièce qui effleure parfois le flou de trop près. Trois niveaux semblent coexister : le premier comédien occupe le début du récit, puis un autre vient se greffer en jugeant les mots qu’il vient d’entendre : sonnent-ils justes ? Sont-ils adaptés ? Et la troisième voix de s’ajouter en s’interrogeant sur la nature de l’énoncé et sur sa tenue diégétique. On peut en effet se demander ce que ressentent ces personnes au bord de la chute et de quoi est faite leur perception de la réalité, si floue et morcelée qu’elle mène la parole à un état de choc, impossible à formuler.

Les gestes, les chansons, les amorces de phrases des comédiens sont autant de tentatives, violentes ou provoquant le rire, d’affronter ce mur auquel ils se confrontent. Est-ce le mur d’une vie coagulée qu’ils repoussent à tout va ou est-ce peut-être celui d’une vie aux perspectives multiples et pourtant si maigres lorsque l’on quitte les fictions des études littéraires ? Les points d’interrogation flottent dans la salle et mouchètent le ciel qui garde malgré tout, dans l’esprit de tous, son beau bleu.

Infos pratiques : FACE AU MUR / TOUT VA MIEUX / CIEL BLEU CIEL de Martin Crimp par le Théâtre universitaire neuchâtelois, le mercredi 9 mai à la Comédie de Genève (Studio André Steiger)

Mise en scène : Guillaumarc Froidevaux

Avec : Gaia Adam, Maëlle Aeby, Pauline Bachofner, Sarah Corminboeuf, Diane Der Markarian, Glodi Domingos, Laurence Loisel, Hannah Meuli, Lena Rossel, Brice Torriani et Noémie Treichel

Photo : ©Théâtre universitaire neuchâtelois