Haut dans le ciel, la lune veillait sur nous. Le son de nos rires et de nos voix résonnait dans les rues désertes de la nuit. Affaiblis et rendus vivants par un mélange d’alcool et de drogue douce dans les veines, on marchait sans but. Elle se tenait à mon bras pour ne pas tituber, même si pour être tout à fait honnête, je doute que je marchais droit.

Soudainement, elle s’est arrêtée et m’a regardé comme un enfant qui a envie de faire une bêtise. « On fume une cigarette ? » Elle ne fumait que quand elle buvait, et vu qu’on buvait souvent, j’avais le privilège de lui offrir des cigarettes que j’allumais avec mon briquet. Elle était tellement belle, quand la flamme inondait son visage, que j’attendais et chérissais ces moments comme aucun autre. J’ai rigolé et je lui ai tendu le bâtonnet de papier que j’ai allumé comme si c’était un cierge. Un putain de cierge pour le seul vœu qui vaille la peine d’être formulé devant Dieu : que ce moment ne s’arrête jamais. Le goût d’une cigarette a le pouvoir d’épouser parfaitement la situation : la cigarette du bonheur euphorique, de l’insouciance, de la solitude, de l’amertume, de la liberté, des remords, de la tristesse et surtout de l’auto-apitoiement. Celle-là avait le gout du paradis. Un paradis illusoire, blasphématoire, impur, mais tellement beau qu’il ne pouvait pas être artificiel. Il était 5 heures du matin et je pense qu’il devait vraisemblablement faire froid, mais je n’ai pas fait attention à la température même si je n’avais pas de veste.

On a marché jusqu’à la gare, avec l’objectif de manger quelque chose, et quand on est arrivés, tout était fermé. On devait attendre 7 heures mais je m’en foutais, j’étais avec elle et c’était tout ce qui comptait. Je la faisais rire comme je n’avais jamais fait rire aucune fille. J’avais l’impression qu’elle allait se péter des côtes, se pisser dessus, s’étouffer ou tomber par terre. Mais narcissiquement, j’aimais voir l’état dans lequel j’avais l’illusion d’être le seul à pouvoir la plonger. « Arrête de me faire rire » : comme un gosse ou un chien désobéissant, ça a juste servi à me donner envie de continuer. Mais elle a repris un semblant de sérieux. « T’es une des personnes les plus drôles que j’ai jamais rencontrées. » J’ai eu la même réaction que j’ai toujours face à un compliment. Une expression faciale bizarre entre la gêne, la fausse modestie et le dégout de moi-même.

« Tu le sais que t’es drôle quand même ? »

« Mouais. »

 « Sérieusement. D’habitude, c’est moi qui fais rire les gens. T’es le gars le plus drôle que je connaisse. »

Ce n’était pas grand-chose, mais si un jour la fille que vous aimez vous dit ça en vous regardant profondément dans les yeux, vous saurez ce que j’ai ressenti.

« Faut pas que tu partes. »

Car oui, un mois plus tard, je devais partir avant que notre histoire n’ait le temps de commencer.

« J’ai pas le choix. » Ça me semblait vrai, mais depuis j’ai réalisé que c’était un mensonge de plus. « S’il te plaît, pars pas. » Nos visages étaient trop proches, nos corps aussi. Je sentais la chaleur de ses grands yeux bruns émus se diffuser dans tout mon être. Mon cœur tentait de perforer ma poitrine pour rejoindre le sien, ma respiration s’est arrêtée et le temps s’est suspendu. Le galop des cavaliers de l’apocalypse et le son de leurs trompettes auraient pu résonner, je n’aurais pas réagi. Je n’entendais rien, je ne voyais rien, je ne ressentais rien, à part l’éclat sombre de ses yeux où la lune se reflétait, les battements de mon muscle palpitant et une injection de bonheur directement dans la carotide. Elle me regardait comme aucune fille ne m’avait jamais regardé. Ça duré une seconde, une minute ou peut être trois heures, je n’en sais rien. Je me suis senti mourir et renaître plus fort et plus beau, quelque part dans les tréfonds de sa rétine. Ce regard était plus intense que les quelques fois où j’ai embrassé ou baisé une fille. C’est inexplicable, mais en même temps très simple. Tout ce qu’on veut, c’est être aimé, pour une seconde ou l’éternité, peu importe. On veut juste oublier  que la vie n’est qu’une étape entre le néant et le néant, que la solitude nous détruit jour après jour et que tout ce qu’on entreprend est aussi vain qu’un château de sable. C’est là que réside l’intérêt de l’orgasme. C’est le seul moment où on oublie tout et qu’on se libère du fardeau inhérent à notre condition humaine. C’est le même sentiment que je ressentais à cet instant, en plus pur et plus fort. Perdu dans l’océan de son iris, j’ai tout oublié et j’étais heureux, plus heureux que je ne l’avais jamais été, plus que j’ai eu la chance de l’être après. C’est peut-être pour ça que je ne l’ai pas embrassée, j’étais déjà au nirvana. Ça et la peur de briser le fragile équilibre de cet instant parfait. Nos regards ont fini par se quitter et quelques instants après, un photomaton immortalisait notre bonheur éphémère tellement dérisoire. Je lui ai laissé la version couleur et j’ai pris celle en noir en blanc ; j’aurais dû savoir que cette photo ne servirait qu’à me torturer, le jour où j’aurais à lui dire au revoir sur le quai gris d’une gare impersonnelle, et à oublier l’inoubliable. Mais ce soir-là, c’était juste une preuve. La preuve que le bonheur n’était pas une légende. En attendant que l’on puisse prendre un petit déjeuner, on s’est assis dans le hall de la gare presque déserte. J’étais assis en tailleur, sa tête reposait sur ma cuisse, ma chemise lui servait de couverture et sa main droite était agrippée à mon poignet. Ma main libre se baladait dans ses longs cheveux bruns et elle souriait, me regardant parfois à travers ses yeux mi-clos. Je crois qu’elle a dormi un peu ; moi, je suis juste resté là, avec l’intention de ne plus jamais bouger et d’attendre de pied ferme celui qui voudrait me contraindre à quitter la plénitude dans laquelle j’étais plongé.

 Avant de la rencontrer, j’avais parfois l’impression de vivre au purgatoire et j’attendais, plein d’espoir, le jour où on m’ouvrirait la porte du paradis. Et puis elle est apparue et j’ai su. Je l’ai aimée trop vite, trop fort, trop mal. Je n’ai jamais réussi à lui faire ressentir ne serait-ce qu’un dixième du poison qui inondait mon cœur. Ma maladresse, ma lâcheté, mes erreurs, mes fêlures et mes défauts l’ont sans doute contrainte à avorter des sentiments naissants qu’elle avait pour moi, quelle qu’ait été leur nature. Je l’ai perdue, et quand nous sommes redevenus des inconnus l’un pour l’autre, j’ai dû réapprendre à vivre sans elle. Alors j’ai réalisé que l’endroit que j’avais toujours pris pour le purgatoire était en réalité l’enfer et que nous sommes tous voués à la souffrance éternelle. À quoi sert le bonheur si on est incapable de le faire durer si ce n’est à attiser la brûlure des regrets, le cri des remords et la lame de la nostalgie ? Mais à cet instant, j’étais encore dans ce paradis incarné par la pénombre lumineuse de l’aube, et j’avais encore l’espoir que ça puisse finir autrement. Peut-être que cette soirée ne serait pas notre apogée, mais notre commencement.

 On a pris un petit déjeuner et je l’ai ramenée chez elle. Devant la porte, elle m’a dit au revoir en me remerciant ; belle comme un mensonge, elle avait mon bonnet, que je n’ai pas pensé à récupérer sur la tête. J’étais déçu qu’elle ne me propose pas de rentrer. Je voulais juste être avec elle, parler encore ou contempler le silence ensemble. N’importe quoi, mais me séparer d’elle était trop dur. On a convenu qu’on irait manger ensemble dès qu’on se réveillerait, alors je lui ai souhaité bonne nuit et je suis parti. La lune se cachait dans l’aurore, comme si elle savait que son devoir était achevé maintenant que l’état de grâce et la paix étaient finis. Ce fut au tour du soleil de prendre le pouvoir, avec son sens cartésien de la réalité, sa lumière qui ne vous laisse cacher ni vos problèmes ni vos failles et sa froide arrogance qui le convainc qu’il n’a pas besoin des étoiles à ses côtés. Alors j’ai allumé une cigarette, comme le font les hommes seuls, un peu tristes et perdus. Il pleuvait abondamment tout d’un coup, comme si un ange était mort et que les autres pleuraient, ou que, sans le soleil de mes nuits sans sommeil, ma vie n’était qu’une averse permanente. Tout était devenu une métaphore dont je comprenais presque le sens pour la première fois. Mais c’était surement juste une illusion pseudo-poétique issue de mon cerveau qui macérait dans la fatigue et les toxines. Heureusement, les gouttes épaisses qui mouillaient le papier de ma clope ne suffirent  pas à l’éteindre. Finalement à l’abri, assis seul à l’arrêt de tram, j’ai sorti les photos de ma poche. On avait l’air tellement heureux, putain, ça devait signifier quelque chose. Mais c’était avant. Avant que je ne brûle cette photo le jour où j’ai appris qu’elle avait choisi un autre gars, plus beau, plus drôle et surtout qui n’avait pas hésité au moment de l’embrasser. Avant que je me retrouve seul loin d’elle sous un ciel teinté de rose avec pour seule compagnie les fragments gisants d’un cœur qui avait cessé de m’appartenir, un gin tonic trop fort, un paquet à moitié entamé de cigarettes, un exemplaire usé des Fleurs du Mal, une chanson de Bob Dylan, des regrets, des remords, des phalanges douloureuses, le vieux flingue de mon père et des larmes amères qui me brulaient les yeux. Mais ce soir-là, je ne savais pas ce qui m’attendait. Je suis rentré dans ma chambre,  je me suis déshabillé, j’ai bu un grand verre d’eau, j’ai fermé les volets comme si le soleil était mon pire ennemi et je me suis couché. J’ai pensé à elle avec une vague tristesse et je me suis rappelé que je la verrai dans quelques heures, alors j’ai souri et j’ai dormi du sommeil sans rêve et bienheureux des morts.

Gauthier Perret

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