« Entre Denges et Denezy, un soldat rentre chez lui. » C’est par ces mots que commence Histoire du soldat de Ramuz, mise en musique par Stravinsky. Du 27 au 30 juillet, elle sera reprise dans une version inédite, dans la cour du château de ChillonTM.

Petite histoire

Tout commence lors de l’exil d’Igor Stravinsky en Suisse, en 1917, alors que la Révolution gronde en Russie. Lors de discussions avec Charles-Ferdinand Ramuz, ils prennent conscience que le public est privé de distractions. Naît alors l’idée d’un théâtre itinérant mêlant paroles, danse et musique.

Les deux compères s’inspirent d’un conte russe d’Alexandre Afanasiev (Le petit soldat qui alla au ciel et en enfer) pour écrire Histoire du soldat. La trame est simple : un soldat rentre chez lui, en permission. Il rencontre le diable, déguisé en chasseur de papillons. Ce dernier lui échange un livre qui prédit l’avenir contre son violon. Le soldat lui apprend à en jouer trois jours durant. À son retour chez lui, le soldat découvre qu’il s’est en réalité absenté trois ans. S’ensuivront d’autres échanges de biens, la rencontre avec une princesse, la perte de sa richesse et bien d’autres aventures. Cette histoire d’un soldat qui vend son âme au diable est racontée par un narrateur qui se tient, à l’origine, derrière une table en bord de scène.

Un projet bien de chez nous

Dans deux jours, ce spectacle sera joué au château de ChillonTM, grâce à l’initiative de l’association Maecenas. Le projet a été monté par les frères Zumbrunnen, respectivement producteur et chef d’orchestre au sein de l’association. Ils ont eu envie de monter Histoire du soldat, pour marquer le centième anniversaire de l’œuvre, en l’inscrivant dans son patrimoine, proche de son lieu de création. Chillon s’est donc imposé comme une évidence.

Au moment de la création, Stravinsky et Ramuz en ont fait un opéra itinérant. La difficulté était donc d’en faire un spectacle dans un lieu unique. Rappelons que Histoire du soldat est une sorte de patchwork de différents arts, puisqu’il mêle la lecture, le théâtre, la musique et la danse.

Lors d’un entretien avec Benjamin Knobil, metteur en scène et Michel Voïta, qui joue le narrateur, ceux-ci nous confieront que la dimension historique de l’œuvre ne nous est pas vraiment parvenue. Ils se sont donc penchés plutôt sur la poésie du texte. En clair, dans les vieux enregistrements que l’on retrouve, il y a une musicalité dans la voix qui se met au service du texte, dans une scansion que l’on n’a plus l’habitude d’entendre. On en rit. Le narrateur n’est autre qu’une mise en avant de la voix du poète. Pour la faire parvenir au public d’aujourd’hui, il faut donc trouver un autre code, le réinventer, l’actualiser. C’est ce que tente de faire cette troupe.

La force de Histoire du soldat est d’être un texte « qui résiste », selon les termes employés par Michel Voïta. À chaque lecture, on trouve ainsi de nouvelles choses, de nouvelles intonations, même si c’est parfois minime. L’acteur se met ainsi au service du texte, pour en ouvrir le sens, trouver de nouvelles directions. Il ne s’agit pas d’un travail intellectuel, mais plutôt physique, dans l’émotion. Ramuz a écrit dans une langue soi-disant parlée, c’est-à-dire qu’il emploie des locutions qui sont parfois fausses, créant au final une langue très savante, paradoxalement. Pour Michel Voïta, cet écart est jouissif, en tant qu’acteur. Il place ce texte à un niveau de complexité comparable à Proust ou Camus. Son grand intérêt est d’en voir les mouvements. Il parle littéralement du « corps du texte », comme s’il était composé d’os, de muscles, de chair, matière avec laquelle il travaille.

Un gros travail de mise en scène

Benjamin Knobil ne conçoit pas sa mise en scène avec une esthétique prédéfinie. Les circonstances de production, comme le lieu, les tensions dans les espaces, définissent les rapports, amènent une esthétique dans la mise en scène. Dans cette œuvre particulièrement, les allées et venues entre narration, musique et dansent sont nombreux, et les différentes parties se soutiennent l’une l’autre pour créer un tout. Le metteur en scène a fait le choix d’incorporer la vidéo, qui sera projetée sur un grand mur blanc du château, pour créer un liant entre tous les domaines.

La narration ne se fait pas que par le texte. La musique et la danse y contribuent bien évidemment. Cela nécessite une certaine simplicité dans la mise en scène. Et, comme le dit si bien Benjamin Knobil : « La simplicité, c’est ce qu’il y a de plus compliqué à faire ! » Pour réfléchir à sa mise en scène, il a donc regardé, entre autres, la version d’Omar Porras : une véritable ode au théâtre, pleine d’énergie, un véritable moment de fête. Pourtant, il lui reproche de perdre quelque peu l’histoire elle-même.

Dans sa mise en scène, il choisit donc de tout mettre à vue. Le narrateur ne se trouve pas à une table en bord de scène, mais en surplomb, afin de montrer son omniscience et son côté dominant sur ce qui se joue. Benjamin Knobil s’est posé la question de savoir qui est ce narrateur. Est-ce Ramuz ? Est-ce quelqu’un d’autre ? Pour lui, c’est quelqu’un de chez nous, qui raconte l’histoire après l’avoir entendue de quelqu’un d’autre. Il prend donc l’option d’en faire un garçon de café, pour afficher cette notion de proximité : il connaît tout le monde, voit les gens de passage, les touristes, ceux qui sont là pour affaire…

La deuxième question qui se pose est évidemment celle du diable. Qui est-ce ? Qui le convoque ? C’est le narrateur, qui a le contrôle sur tout, qui l’amène et le fait apparaître dans l’histoire. D’une certaine manière, le vrai diable, c’est le narrateur.

Dans un aspect plus pratique, cette version de Histoire du soldat est un spectacle d’assemblage. Tout a été d’abord séparé, avec la musique d’un côté, la direction des comédiens d’un autre et la danse encore ailleurs. Il a ensuite fallu tout mettre ensemble. Le metteur en scène est là pour faire les soudures, faire en sorte que tout colle. Il lui faut donc avoir à la fois une vision globale et parcellaire pour un tel spectacle, d’où la complexité de son rôle.

Et la musique, dans tout ça ?

Outre le texte, l’autre élément prépondérant de Histoire du soldat est la musique. L’orchestre se placera sous un auvent, ce qui permettra, en cas de légère pluie, de maintenir les représentations, les musiciens et leurs instruments étant protégés. L’orchestre a été spécialement formé pour l’occasion, avec des musiciens de l’OSR et un de la Scala de Milan. Il fallait des musiciens de talent, l’œuvre présentant pas moins de 955 changements de mesure.[1]

Didier Zumbrunnen, le chef d’orchestre, nous confiera que la musique doit être au service du compositeur. Plus le temps avance, plus les compositeurs sont précis dans leurs indications sur ce qu’ils veulent. Si l’on prend Monteverdi (1567-1643 par exemple), il y a une grande liberté pour le chef d’orchestre. Dans le cas de Stravinski, cette liberté est nettement moindre. Il faut donc respecter le « texte musical ». Toutefois, la mise en scène influence également la façon de jouer. Lors des couplets du diable, selon comment a été jouée la scène précédente, l’acteur est plus ou moins essoufflé, ce qui oblige les musiciens à adapter les tempi selon la respiration du diable.

Cette musique doit aussi accompagner la danse. Pour l’occasion, c’est la danseuse contemporaine Rosanne Briens qui accompagnera la troupe.

Le choix de la cour

Il nous faut encore évoquer le lieu choisi pour les représentations : la cour du château de ChillonTM. Elle présente l’avantage d’avoir un abri naturel pour les musiciens, avec un auvent à côté de la scène. Outre la beauté du lieu et l’incroyable lumière qui l’abreuve, la fenêtre au-dessus de la cour présente un intérêt particulier pour la mise en scène : on peut y faire apparaître la princesse, jouant ainsi sur les différents niveaux, en se servant au maximum du cadre. Quand on a la chance de pouvoir jouer dans un lieu aussi bien conservé, on aurait tort de ne pas en profiter, nous confiera Benjamin Knobli.

Histoire du soldat, c’est donc un grand projet qui se tiendra du 27 au 30 juillet dans la cour du château de ChillonTM, dès 21h30, avec Michel Voïta pour narrer l’histoire, Thierry Jorand dans le rôle du diable et Quentin Leutenegger pour interpréter le soldat.

À noter qu’en cas de pluie, les représentations seront reportées d’une semaine.

N’attendez donc plus, et réservez dès maintenant vos billets !

Infos pratiques :

Histoire du soldat, de Charles-Ferdinand Ramuz et Igor Stravinsky, du 27 au 30 juillet au château de ChillonTM.

Mise en scène : Benjamin Knobil

Avec Michel Voïta, Thierry Jorand Quentin Leutenegger et Rosanne Briens.

Orchestre : Didier Zumbrunnen (Chef d’orchestre), Claire Dassesse (Violon), Jocelyme Rudasigwa (Contrebasse), Camillo Battistello (Clarinette), Gordon Fantini (Basson), Claude-Alain Barmaz (Cornet à pistons), David Rey (Trombone) et Romain Kuonen (Percussion)

https://www.chillon.ch/fr/P21974/l-histoire-du-soldat

Photos : © Fabien Imhof

Affiche : © Fondation du château de ChillonTM


[1] La mesure est un découpage temporel régulier de la partition. Toutes les mesures ont la même durée, sauf s’il y a un changement de définition en cours de partition.