« L’homme serait-il parvenu, au terme d’une évolution irrésistible de la société marchande, à ce résultat stupéfiant de se produire lui-même comme marchandise ? » Bernard Edelman

C’est la question que Valérie Poirier pose dans sa pièce, Pièces détachées. Cette comédie satirique et exubérante sur le monde du travail, en mêlant comédiens et marionnettes, réfléchit à la notion d’humanité en péril. La pièce, d’abord créée en 2012 au Théâtre des Marionnettes de Genève, puis remodelée pour le Théâtre Alchimic met en scène Hervé Bulle, directeur de la Human Recycling Compagny et son assistante Miss Blanchet dans leur travail quotidien : la revalorisation des rebuts du monde du travail. Ils recyclent donc hommes et femmes, après les avoir rigoureusement soumis à une batterie de tests et autres mesures, en pièces détachées, selon les « atouts » de chaque individu et selon que l’acheteur soit intéressé par un cœur, un cerveau, une fesse ou même un hymen. L’Homme est réduit au statut de vendeur d’organe, mais les morceaux se révoltent.

Ce qui frappe quand les comédiens, Nathalie Cuenet et Diego Todeschini, entrent en scène, c’est leur maîtrise du décor et de toute la technicité liée à sa modularité (déplacement des différents éléments , manipulation des marionnettes, etc.). Puis, on est émerveillé par l’énergie qu’ils déploient : l’humour exubérant et parfois même absurde et graveleux de la pièce n’est certes peut-être pas du goût de tout le monde, mais les comédiens savent parfaitement jouer cette partition et entraîner le spectateur dans leur danse effrénée[1]. Ce traitement satirique, ainsi qu’un choix de poupées volontairement peu réaliste permet de se distancer du sujet plutôt grave de la pièce.

En effet, si l’on passe un très bon moment en admirant le jeu des comédiens, l’étonnante modularité du décor, la maîtrise de la marionnette et l’éclectisme des supports, on ne peut sortir de la représentation sans avoir matière à réflexion, car Pièces détachées traite du rapport de l’homme au monde du travail, dans toutes ses configurations possibles et de sorte qu’aucun individu(spectateur) ne puisse être tenu à l’écart (ce qui n’est pas le cas des personnages de la pièce). La mise en scène, toujours en accord avec le texte, expose les tares d’un monde du travail exagéré jusqu’à l’absurde et pourtant bien réel : rendement à outrance, compétitivité devenue compétition féroce, jeu d’aliénation et de consommation, rapports humains biaisés (entre hommes et femmes notamment), dérives des techniques de management et marketing. On assiste au morcèlement des individus, qui ne sont qu’un agrégat de qualités, de compétences, d’organes, de défauts et de déchets qu’il faut prendre soin de séparer pour reconstruire quelque chose de plus performant, car la HRC fabrique des « winners ». L’humanité est réduite à un simple facteur parmi d’autres, le « facteur humain » et Hervé Bulle s’exaspère : « Oh mais c’est qu’ils y tiennent à leur petites individualités ! ». Valérie Poirier nous met donc face à une (nouvelle ?) réalité de notre monde : « Si la férocité sociale a toujours existé, elle avait des limites impérieuses, le travail issu des vies humaines était indispensable à ceux qui détenaient la puissance. Il ne l’est plus. Pour la première fois, la masse humaine n’est plus d’utilité publique ». Dans ce monde, peut-on encore réclamer cette part d’humanité et faire valoir notre valeur en tant qu’individu à part entière ?

                                                                                                                                        Anaïs Rouget

Infos : Pièces détachées, de Valérie Poirier, au Théâtre Alchimic du 21 avril au 3 mai

http://alchimic.ch/

[1] Ils y mettent vraiment du cœur !