Adolescence, période charnière coincée entre exaltation et souffrance. Les 24 et 25 novembre derniers, Lou Golaz (en 4e année au Collège Claparède) lui a dédié une pièce, Teen, aboutissement de son travail de Maturité.

Froid d’hiver et chaleur de loup

Il y a du givre, sur la pente de béton qui descend à Claparède – du givre et une buée glacée devant les lèvres. L’hiver est là et pourtant, nous sommes une dizaine à nous hâter, craignant d’arriver en retard. Car ce soir, à 20h, le rideau se lèvera sur une pièce pas comme les autres : ce soir, une jeune troupe nous emmène dans son univers, celui qu’elle vit tous les jours et qui, pour certains d’entre nous, n’est qu’un souvenir. Ce soir, nous avons rendez-vous avec Teen, hommage universel et poétique à l’adolescence[1].

Devant l’aula, une foule attend dans un brouhaha joyeux. Pour ce second et dernier soir de représentation, le public est nombreux. Aussi hétéroclite qu’impatient, il dit l’intérêt et la curiosité que suscite un projet comme Teen : un travail de Maturité de longue haleine, certes, mais également une thématique qui touche tout le monde, au-delà des frontières de l’âge.

L’heure tourne et soudain, la porte de l’aula s’ouvre : Lou Golaz apparaît, avec un sourire entre joie et trac. Après notre entretien au Théâtre du Loup, où elle répétait avec ses comédiens, je la revois avec plaisir[2]. Elle s’adresse au public. « Merci à tous d’être si nombreux. Encore un peu de patience, nous allons bientôt commencer ! » – Enfin, les portes s’ouvrent.

L’adolescence sur les planches

La scène est dans la pénombre, devant la salle comble. Un piano sur la gauche, des balais appuyés au mur… et des silhouettes, assises dos au public, roulées en boule. Dans l’aula plongée dans le noir, la pièce commence.

C’est d’abord une rumeur, un violon qui s’accorde… puis devient frémissement d’orchestre symphonique. Ce moment, c’est celui, préliminaire, de l’entrée sur scène, où chacun fait attention à son propre instrument. De cet ensemble encore balbutiant, la musique naît : violon aux accents tziganes, accordéon… les corps s’éveillent. Des voix s’élèvent : j’aspire à… C’est un brouhaha de cris du cœur, où les rêves s’entremêlent et les espoirs naissent. Dans un monologue dialogué, les acteurs se passent la balle des mots, construisant à plusieurs une phrase commune et pourtant singulière – j’aspire à… Des bribes de poèmes dérivent, comme l’écume sur la mer des rêves : Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, / Picoté par les blés, fouler l’herbe menue… Rimbaud clôt cette scène première, entre poésie et espérances.

Les tableaux se succèdent, dans un patchwork étonnant qui fait de Teen une fresque éclatée de l’adolescence, et non une épopée. Les personnages n’ont pas de nom, l’histoire n’a pas de chronologie : dans la rue, dans une gare, sur les bancs des cours, en soirée, on croise des êtres aux propriétés multiformes. Ils sont un et sont tous : on croit les reconnaître, mais qui sait ?… Peut-être sont-ils à chaque fois différents. Sans exprimer des individualités distinctes, ils disent la multiplicité de l’adolescence, au gré de situations quotidiennes qui se balancent dans la pièce comme des graminées dans le vent…

Sans complexe, Teen aborde des sujets chers à l’adolescence – certains évidents et d’autres, plus surprenants.

La question de la nationalité, tout d’abord, et de l’ancrage dans un pays. Cette jeunesse est issue de tous les horizons : elle parle italien, allemand, anglais, espagnol, turc… Errante, elle a échoué sur les rivages suisses, essaie d’y entrer, de s’y faire accepter. Sur fond de naturjodel[3], la question de l’errance, de la migration et de l’insertion est posée par Lou Golaz, d’une manière très symbolique : dessinée dans des feuilles mortes, une croix symbolise la Suisse. Un lieu où certains entrent – et d’autres pas.

S’éloignant de la politique, Teen fait la part belle aux premières amours – aux premières défaites. Au piano, les premières notes de Chopin. Une jeune femme entre. Elle est belle. Sous les yeux d’un jeune homme, elle danse. Il n’y a pas besoin de mots pour comprendre ce qui se joue. Le premier frémissement d’amour est peut-être l’instant le plus fragile de l’adolescence, et Teen l’aborde avec beaucoup de poésie. Les couples se forment, se défont : ceux qui s’aiment à mourir, ceux qui se sont reconnus, ceux qui ne peuvent pas s’aimer – et ceux qui font l’amour, sur une musique aussi légère qu’un drap…

Mais bientôt, tout s’emballe et Teen se focalise sur les soubresauts soudains et déchirants des adolescents : elle est enceinte… Sans expliquer, la pièce expose des situations vécues – avant de passer à autre chose, dans un maillage sans fin. Après les déboires de l’amour, c’est l’angoisse dévorante ; celle qu’on a là, au creux du ventre, qui ne lâche plus et rend apathique. Sur une musique rock, les tressautements chorégraphiques de l’angoisse attrapent les corps et les tordent en saccades terrifiantes. Face aux demandes de la société, aux exigences du groupe et à la propre image qu’il cherche à construire, l’individu est impuissant : rejeté pour sa faiblesse, il ne peut se tourner vers personne, dans un monde où seuls les plus forts survivent. Que faire ? De cette question sans réponse, on ressort brisé, sans s’être libéré. Seul l’amour, peut-être, offre une porte de sortie…

Universelle adolescence ?

Ce moment dédié à l’angoisse prépare ce qui est, pour moi, l’une des scènes les plus fortes de Teen – formellement, sémantiquement et symboliquement.

Formellement, tout d’abord. La scène est vide, sombre. Au centre, un spot éclaire un bureau, comme il en existe des centaines dans les collèges genevois. Dessus, des feuilles en vrac, un stylo… et un grand échalas affalé. Il dort. Dans un complet silence, cette immobilité dure plusieurs minutes. Peu à peu, les rires du public éclatent : on se retrouve (ou pas) dans ce personnage endormi sur ses révisions… Lentement, il se réveille. S’étire. Bâille. Les rires continuent – mais quand il commence à parler, c’est une autre histoire. La phrase claque, donne le ton : J’y pige rien.

L’aspect sémantique prend le relais. Qu’est-ce qu’on ne pige pas ? L’école, les révisions ?… cela, et plus encore. Le plaidoyer est amer, acide, glaçant : les règles de géométrie, la classification chimique, l’environnement et l’écologie, la politique étrangère, les migrations, la surpopulation, la guerre, la faim dans le monde, le chômage, le sexe sur internet, la famille… c’est à tout ça qu’on ne pige rien – à ça. À la vie, en fait. Il y a trop, l’information se perd. La colère naît : face à cette surinformation, cette surconsommation, cette demande de surperformance, l’individu est perdu. Il craque. Il crie. Balance le bureau avec rage, fait valser feuilles et stylo. Tout le monde parle et personne n’explique rien ! C’est le trop-plein : comment comprendre un monde qui va si vite ?

Soudain, évitant avec brio la moralisation ou le faux-bon dénouement un peu facile, Teen opère un revirement : la solution, c’est peut-être de renoncer à se poser des questions, d’aller en soirée et de se mettre une mine avec les copains. Dans ce changement de cap, c’est la fragilité de l’adolescence qui explose : capable de poser les bonnes questions et d’en souffrir… incapable de s’y confronter et préférant fuir dans le paradis artificiel des amusements.

Sans être explicitées, les implications symboliques de cette scène sont présentes à demi-mots. Qui ne pige rien ? Qui est impuissant ? Qui fuit ? Est-ce seulement l’adolescence, la jeunesse qui est perdue ? À moi, il m’a semblé que non. Au contraire.

C’est là qu’éclate le véritable message de Teen, ce qui fait que cette pièce pousse son public à voir autrement sa propre réalité – passée, présente et à venir. Teen n’est pas seulement un hommage à l’adolescence ; c’est aussi une réflexion sur le devenir humain, sur le fait de grandir, d’évoluer… à tous les âges de la vie. Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? De quoi avons-nous peur ? Teen pose ces questions sans faux-semblants, sans concession… sans apporter de réponse, non plus. Pour moi, c’est là son véritable intérêt : montrer, à travers un texte pensé, écrit et joué pour et par des adolescents, les questionnements et les aspirations qui nous traversent. Tous.

L’amour. La peur. L’angoisse. La colère. L’individu. Le groupe. L’exclusion. L’amitié. L’évasion. Les rêves. La vie, enfin. – Ces thématiques universelles résonnent à travers Teen, réunissant et touchant ses acteurs et son public. La force de Teen est de les mettre en lumière violemment, dans un équilibre esthétique entre théâtre, musique et danse… sans chercher à les résoudre, à les diminuer, à les théoriser. Contrairement aux adultes qui voudraient contrôler, expliquer ou rationaliser, les adolescents de Teen font leurs ces problématiques : ils vivent avec, les acceptent ou les refusent, avec résignation, douceur ou violence. Elles sont juste là, sur scène, dans la vie.

Dès lors, Teen transcende son propos et, si Lou Golaz offre dans sa pièce un hommage à l’adolescence, elle va bien plus loin, explorant ce qui nous rend humains. Ce qui nous réunit et nous fait grandir. Tous.

Magali Bossi

Pour en savoir plus sur le projet Teen : https://www.youtube.com/watch?v=HkzEVw2y6h4.

[1] Retrouvez cet entretien paru dans dans nos pages numériques sur : http://www.reelgeneve.ch/?p=5022.

[2] Trois mois de répétitions intensives et, auparavant, une longue période de gestation et de conception.

[3] Yodel à une ou plusieurs voix, uniquement a capella.