Pas facile d’aborder un opéra, comme le Viol de Lucrèce de Benjamin Britten, représenté en ce moment au Théâtre du Grütli, quand on a peu été sensibilisé à cet art, malheureusement encore considéré comme éminemment élitiste.

Je n’y connais rien en musique, qui plus est classique. Difficile donc de pondre une critique sur un opéra de chambre. Parlez-moi d’intervalle, de quinte, de quarte, je suis perdue. Demandez-moi de taper et tenir un tempo pendant plus de 20 secondes, je m’avoue vaincue. Dissertez sur le contrepoint, le baroque ou le génie de Beethoven, je souris, le regard dans le vague. Pourtant, si j’ai retenu une chose de mes lointains cours de musique, c’est que, savante ou populaire, la musique c’est de l’émotion. Et, étant – a priori – un être sensible, de ça, je peux parler avec expertise. Je peux avouer que le clair de lune de Debussy me donne l’impression de m’envoler dans la brise au point d’atteindre les étoiles, et l’envie de pleurer. Je peux dire que les gymnopédies de Satie me rendent à la fois contemplative et sautillante. Je ne peux pas m’empêcher de remuer les doigts quand j’entends une pièce de Bach et ça m’emplit de joie.

Je me souviens encore de la première fois où un morceau de musique classique m’a touché : je devais avoir 11 ou 12 ans, et en cours de musique, on apprenait à écouter et reconnaître les différents instruments d’un orchestre. Un jour, je suis rentrée à la maison en annonçant à ma mère que j’avais découvert quelque chose d’extraordinaire : c’était la variation sur un thème de Purcell de Benjamin Britten – à laquelle je me suis définitivement attachée après avoir vu Pride and Prejudice de Joe Wright.

J’aime bien la notion de variation, parce que ça a quelque chose de magique : prendre quelque chose d’unique et lui conserver cette unicité tout en le démultipliant, jouer de références et de subtilité pour créer la surprise. On peut en faire usage dans n’importe quelle composition, musicale ou non. Dans la vie-même, la beauté peut surgir de la variation : la forme du jet d’eau qui change au gré du vent, la vue de votre balcon magnifiée par un coucher de soleil, la ville où vous avez grandi qui prend une autre profondeur quand vous la traversez au petit matin, au beau milieu de la nuit ou sous la pluie. Le seul risque est celui de l’appesantissement, de la lourdeur, de la redondance, de la répétition, de la saturation.

Le viol de Lucrèce reprend – première variation – un épisode de l’histoire romaine rapporté par Tite-Live. Au VIème siècle av. J.-C., Rome est sous la domination étrusque de la dynastie des Tarquins. Alors que leur armée est en pleine guerre contre les grecs, le prince Sextus Tarquinius (un étranger donc) et ses généraux – représentés sur scène par Junius et Collatinus – font un pari sur la chasteté de leurs femmes en leur absence. Retournant en catimini à Rome pour les surprendre, ils découvrent qu’elles sont toutes infidèles, toutes sauf Lucrèce, l’épouse de Collatinus. Il s’en suit une lamentation des hommes sur l’amour, le vin et l’inconstance des femmes. Jaloux du prestige politique que la belle Lucrèce offre à son mari par sa chasteté, Junius met Tarquinius au défi d’aller rendre visite à la jeune femme pour la pousser à l’adultère. Fou de désir et après une folle chevauchée, le prince fait irruption dans l’harmonie du foyer de Lucrèce, qui se languit de son mari absent, exige l’hospitalité et, pendant la nuit, la viole. Le lendemain, Lucia et Bianca, les dames de compagnie de Lucrèce, remarquent avec plaisir que Tarquinius est parti, mais déchantent vite en voyant l’état de leur maitresse : Lucrèce est dévastée par l’adultère forcé qu’elle a subi. Prévenu par un messager, Collatinus rentre accompagné de Junius. Il tente maladroitement de réconforter sa femme, qui se suicide dans ses bras. Alors que toute la maison pleure Lucrèce, Junius utilise le crime de Tarquinius pour exciter le peuple romain – déjà hostile aux étrusques – à la rébellion – qui mène historiquement à l’instauration de la République. Ces événements sont rapportés sur scène par deux coryphées[1] qui se posent dès le prologue comme les interprètes chrétiens de cette histoire païenne.

J’ai beaucoup aimé la scénographie du Viol de Lucrèce. Le décor simple et efficace met en valeur le dispositif central de la pièce, la mise à distance historique des faits représentés : les deux coryphées, vêtus de blancs, et les personnages, évoluent sur un champ de fouille archéologique. Dans la fosse, les musiciens font partie intégrante de ce décor, modulé par les accessoires pour signifier le changement de lieu, du champ de bataille à la maison de Lucrèce. Au fond de la scène, l’écran n’accueille pas des images vidéo mais des couleurs qui montrent tantôt l’heure du jour, tantôt les émotions des personnages. La scène centrale, celle du viol proprement dit – occultée dans la mise en scène originale : deuxième variation – est représentée ici dans toute sa violence et pourtant assez sobrement grâce au jeu d’ombres permis par la conjugaison de l’écran et de l’éclairage. L’affront symbolique fait à l’époux se trouve intelligemment figurée par la présence du buste de Collatinus, devant lequel passe Tarquinius en allant vers la chambre de Lucrèce et qui observe la scène.

La mise en scène permet ainsi d’aborder – dans toutes ses variations – un sujet difficile et peu représenté au théâtre, celui des violences faites aux femmes. Au-delà de l’exploration du thème de l’innocence détruite, qui lui est cher, Britten dépeint une histoire politique, dans laquelle la femme est instrumentalisée. Lucrèce est l’instrument de la gloire de Collatinus puisqu’elle suscite l’admiration. Lucrèce est l’instrument du plaisir de Tarquinius puisqu’elle suscite son désir. Lucrèce est l’instrument du pouvoir de Junius puisqu’elle suscite la révolte des romains. Lucrèce est victime et se sent pourtant responsable, au point de se donner la mort : elle n’a pas consenti mais elle a cédé et c’est déjà trop à ses yeux puisque cela fait d’elle une femme adultère. Cette ambivalence – céder n’est pas consentir – est bien plus révélatrice et réaliste que le paradoxe simpliste régulièrement évoqué pour dédouaner les agresseurs, celui du ravissement de la victime ne s’opposant pas au viol.

Une chose m’a pourtant gênée, au point de m’empêcher de plonger réellement dans la pièce : l’interprétation chrétienne proposée par Britten et Duncan, le librettiste – troisième variation. Cette approche est d’autant plus difficile à ignorer qu’elle est centrale dans le rôle et le texte des coryphées, dans les prologues des deux actes et dans le final[2] – une variation accablante et oppressante à mon sens. Elle est sans doute cohérente au vu de l’époque de l’écriture de l’opéra – en 1946, alors que l’Angleterre sort juste de la guerre[3] – mais elle semble difficile à prendre en compte dans le contexte actuel. D’ailleurs, peut-être ne l’a-t-elle pas été dans la mise en scène.

Un opéra, c’est beaucoup d’informations, surtout pour une néophyte : la musique, le chant, la mise en scène et l’écriture[4] doivent former un tout, sous peine de laisser le spectateur en dehors. C’était un peu trop d’informations pour moi pour une première fois : j’ai aimé séparément chaque aspect de la pièce, sans jamais réussir à les apprécier tous à la fois. La preuve que le projet de démocratisation de l’art lyrique mené ici par l’ensemble Proteus et l’équipe de Frédéric Pollier – et par Britten lui-même avant eux – doit continuer.

Anaïs Rouget

Le viol de Lucrèce, de Benjamin Britten, du 22 septembre au 7 octobre au théâtre du Grütli

Mis en scène : Frédéric Pollier

Direction musicale : Guillaume Berney (Ensemble Proteus)

Avec Annina Haug (Lucrèce), Alexandra Hewson (Lucia), Anouk Molendijk (Bianca), Laurence Guillod (Chœur féminin), Stuart Patterson (Chœur masculin), Sacha Michon (Tarquin), Pierre Héritier (Junius), Francesco Biamonte (Collatin), Marion Devaud, Rémy Walter (violons), Elise Lehec (alto), Anna Minten (violoncelle), Enrique Soto (contrebasse), Yonatan Kadosh (flûte), Capucine Prin (hautbois), Fabio Lo Curto (clarinette), Sarah Gauthier-Pichette (basson), Benoît Durand (cor), Stephanie Gurga (piano), Sylvana Labeyrie (harpe), Anne Briset (percussion).

http://www.grutli.ch/

Crédit Photo : © Ludovic Rohrer

[1] Dans cet opéra de chambre, il n’y a pas de chœur, deux coryphées – normalement chef de chœur – prennent donc en charge l’adresse au public et le commentaire du récit. Les deux solistes – un homme et une femme – représentent chacun un groupe : celui des hommes (Tarquinius, Collatinus et Junius) et celui des femmes (Lucrèce, Lucia et Bianca).

[2] La décadence des païens est opposée à la naissance du christianisme et à la passion du Christ qui rachètera leurs péchés. Les coryphées chantent à la gloire de Dieu et la pièce se finit sur une prière.

[3] Ce qui donne par ailleurs un nouveau paradigme de compréhension du récit.

[4] Le texte est en anglais avec des surtitres en français.