L’homme est-il un poisson dans un bocal, une pescaille prisonnière des embruns d’un océan trop vaste et trop insondable pour lui ?… – Peut-être. Ou peut-être pas. Quoiqu’il en soit, calendrier oblige – (faites le calcul : quelle date sommes-nous aujourd’hui ?) –, l’article du jour vous propose de découvrir la très sérieuse analyse d’une chanson non moins sérieuse, écrite et composée par le plus sérieux de tous les chansonniers : La Maman des poissons de Bobby Lapointe. Eh oui ! le thème du jour sera donc ichtyologique.

De l’idyllique enfance des poissons…

Si le tube de Lapointe semble à première vue joyeusement enfantin et primesautièrement sympathique, il cache en réalité, dans les tréfonds aqueux des ses couplets-refrains, une réalité difficile du monde marin : lorsqu’on est enfant, petit alevins au milieu des vagues, tout va bien… mais lorsqu’on grandit et qu’on atteint une taille suffisamment respectable pour intéresser un prédateur affamé, alors tout va mal ! À ce titre, le texte de Lapointe dessine une peinture pessimiste de la vie ichtyologique : on va vers le pire ; l’assiette, le citron et la fourchette sont au bout de la course.

Tout commence pourtant par une existence heureuse : dans l’eau profonde, les petits poissons (parfois véritables polissons !) vivent une existence idyllique – édénique, pourrait-on dire. En effet, les conflits et la colère sont absents, comme l’écrit le chansonnier : Si l’on ne voit pas pleurer les poissons / Qui sont dans l’eau profonde / C’est que jamais quand ils sont polissons / Leur maman ne les gronde. Une des raisons de cette joie est donc la mansuétude de la figure maternelle, qui prend un visage infiniment bienveillant : ne grondant jamais, ne fronçant pas les sourcils, ne leur faisant jamais la vie, elle reste d’une humeur égale, patiente et aimante. Devant les bêtises de ses garnements (qui, comme les petits humains, font pipi au lit / Ou bien sur leurs chaussettes ou crachent comme des pas polis), elle ne dit rien – Elle reste muette… comme une carpe.

Plus encore : acceptant sans broncher les frasques de sa progéniture, la Maman des poissons fait preuve d’un laxisme étonnant concernant leurs choix de vie. Ainsi, les bienheureux alevins mangent quand ils ont envie (facile : dans l’océan, pas besoin de cuisiner à heure fixe !) : aucun horaire ne les contraint… ni aucune quantité non plus puisque, après le repas, Et quand ça a dîné ça r’dine. Notons le jeu de mots[1] laissant à penser que nos poissons sont peut-être des carnivores, qui, dédaignant les tartines que la Maman ne prépare pas, se font un plaisir de dévorer de malheureuses sardines… Cette absence d’horaires dans les repas doublée d’une possibilité de bâfrer à l’envi accentue davantage le caractère édénique de cette jeune poissonnière, véritable âge d’or de l’abondance alimentaire[2].

Mieux encore : en sus de cette permissivité alimentaire, la Maman des poissons guide ses rejetons dans leur recherche de subsistance : S’ils veulent prendre un petit vers / Elle les approuve des deux ouïes / Leur montrant comment sans ennui / On les décroche de leur patère. La Maman endosse donc son rôle de pédagogue, les alevins apprenant à son exemple. Bien sûr, de mauvaises langues objecteront qu’elle se montre trop permissive au niveau de l’alcool : le « petit vers » ne pourrait-il pas (grâce à la magie du jeu de mots) se transformer à l’écoute en « petit verre » ? Quel genre de maman serait-ce donc là, qui laisse le fruit de ses entrailles se saouler sans vergogne ? Mais le « petit vers » peut également devenir « petit vair », manteau de fourrure que l’on apprend à décrocher de sa patère, comme le dit le dernier vers de ce couplet. – C’est là, nous y reviendrons, tout le génie diaboliquement adroit de Lapointe : jouer sans cesse sur le double-sens, le jeu de mots, la métaphore, pour transformer l’innocent et naïf univers des poissons en peinture du monde des hommes.

Enfin, dernière mais non moindre gentillesse de la Maman des poissons, la licence dont elle fait preuve avec ses gamins au sujet de leur orientation professionnelle : S’ils veulent être maquereaux, / C’est pas elle qui les empêche / De s’faire des raies bleues sur le dos / Dans un banc à peinture fraîche. Liberté totale pour les alevins de devenir des maquereaux : il leur suffirait juste de changer d’écailles, de se les peindre !… ou alors, diront les esprits mal tournés, les petits ont latitude de faire dans le proxénétisme, comme l’appuie un passage sur lequel nous reviendrons[3] : J’en connais un qui s’est marié / À une grande raie publique […].

Ainsi donc, la jeunesse des poissons se déroule dans la liberté la plus totale, le bonheur parfait : une Maman aimante qui ne gronde jamais, de la nourriture à volonté, une possibilité de tâter sans vergogne de la bouteille et des joies de la chair… – Le pied, quoi.

Des dangers de l’âge adulte…

L’âge d’or de l’enfance ne durant qu’un temps hélas trop court, il passe vite, mais on s’en rend compte trop tard – ce qui, après tout, est le propre de tout âge d’or, sinon, nul ne saurait apprécier cette période à leur juste valeur, non ?… Le gai et innocent alevin se verra donc sous peu projeté (comme le laisse discrètement entendre le texte) dans le monde redoutable et mortifère de l’âge adulte. Cette déchéance brutale ne se laisse pourtant appréhender que très subtilement, par l’intermédiaire du mariage d’un des enfants-poissons et des relations de la Maman avec le narrateur-chanteur.

En premier lieu, après les fastes dorés de l’enfance, la pescaille devient mature et nubile, gagnant ainsi le droit (ou le devoir…) de convoler en juste noces : J’en connais un qui s’est marié / À une grande raie publique […]. Les poissons, à l’instar des hommes, se marient. Toutefois, si l’on s’attend à une harmonieuse vie de couple, il n’en est rien : Il dit quand elle lui fait la nique / « Ah ! qu’est-ce que tu me fais, ma raie ! ». Loin de la concorde qui unissait l’alevin à sa Maman, le mari et sa raie sont ici en mauvais termes : elle se moque de lui, lui fait la nique ; il s’en offusque (par l’intermédiaire du discours rapporté direct par le narrateur)… ou en rigole, pour les optimistes qui préféreront adopter la sémantique de ce jeu de mots phonique, qui semble privilégiée par la ponctuation exclamative finale[4]. De plus, remarquons également que l’épouse-raie semble intimement liée à la thématique de la prostitution, évoquée auparavant : en effet, dans le couplet précédent, on évoque des « raies bleues » que les alevins désirant être maquereaux (donc, proxénètes) se peignent sur le dos. Ici, la raie devient poisson, mais elle est « publique »… autrement dit, est-ce une raie publique, appartenant à tous, comme le sont les filles publiques, les filles de joie[5] ? Autrement dit, ce mariage n’en serait pas vraiment un : sous couvert d’une union matrimoniale, le mari serait en réalité un proxénète, mais sans doute malgré lui, car rendu cocu par une épouse-raie publique, qui se donne à tous et lui fait [par conséquent] la nique. – Plutôt mal partis, le mariage et le passage dans l’âge nubile.

En second lieu, pour conclure et noircir encore ce tableau négatif de la maturité, les petits poissons devenus grands risquent de se heurter, comme leur Maman, à l’appétit vorace des prédateurs. En effet, le narrateur-chanteur n’écrit-il pas : La maman des poissons elle a l’œil tout rond / On ne la voit jamais froncer les sourcils / Ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille / Et moi je l’aime bien avec du citron ? – Jouant ainsi sur le côté comique de la syllepse de sens[6], le texte montre bien la destin final et fatal qui attend chaque poisson adulte : ils finissent dans une assiette, avec un filet de jus de citron, et passe-moi les frites parce que ça refroidit. Miam ! Rien de bien réjouissant, donc. Ce destin immuable se renforce encore par sa présence dans le refrain, qui revient quatre fois. De plus, il semble que le parcours des poissons soit sans fin et qu’aucune pescaille n’y échappe : enfance heureuse – maturité pourrie – enfance heureuse – maturité pourrie – enfance… etc. etc., ainsi que le laisse entendre la construction du texte, qui s’ouvre et se clôt sur l’évocation d’un âge édénique. Les générations passent et se succèdent, mais connaissent toujours la même fin… avant de laisser la place à une génération nouvelle.

Conclusion : des poissons et des hommes…

Cette peinture du monde apparemment insouciant et pourtant redoutablement dangereux des poissons n’est-elle pas, en réalité, une métaphore de celui des hommes ?… – Évidemment, c’est ce que Lapointe tend à montrer dans sa chanson. Par l’intermédiaire d’une anthropomorphisation forte, tout d’abord. Les poissons ont des réactions humaines : ils pleurent, font pipi au lit, crachent, froncent les sourcils… Ils agissent également comme les hommes, prenant des verres (ou vers… ou vair !), décrochant des choses des patères, souhaitant être maquereaux, se mariant… et sont en contact avec de nombreux objets estampillés Homo sapiens : les chaussettes, les tartines, les bancs, par exemple.

Toutefois, le flou est volontairement maintenu par le texte : à l’aide des jeux de mots (aussi multiples que cocasses), le monde des poissons et celui des hommes se mêlent sans cesse, sans jamais que la certitude d’être dans l’un ou l’autre ne se fixe. Ainsi, par exemple : S’ils veulent prendre un petit vers / Elle les approuve des deux ouïes ou S’il veulent être maquereaux, / C’est pas elle qui les empêche / De s’faire des raies bleues sur le dos / Dans un banc à peinture fraîche. L’interprétation logique (qui voudrait que l’on privilégie le sens associé au monde aquatique des poissons : ici, le « petit vers » est bien un vers de vase que les poissons mangent ; le « banc » est un banc de poissons…) est donc sans cesse, via le jeu de mots et le double sens, mis en danger par l’apparition d’une nouvelle sémantique jouant sur l’absurde et faisant entrer le monde des hommes dans l’équation.

S’il induit des effets comiques, ce flou volontaire peut également dissimuler une critique forte et potentiellement censurable (censure que le jeu de mots permet dès lors d’éviter) : J’en connais un qui s’est marié / À une grande raie publique / Il dit quand elle lui fait la nique / « Ah ! qu’est-ce que tu me fais, ma raie ! ». Ainsi que nous l’avons expliqué auparavant, la « raie publique » peut être interprétée comme un poisson ou une prostituée (car décrite ici comme une épouse qui serait « publique » et se donnerait à d’autres hommes que son époux) ; elle est vindicative et se comporte mal (puisqu’elle lui fait la nique), ce qui fait marrer son époux-poisson. Néanmoins, cette « raie publique » peut également cacher une Ré-publique, et une GRANDE République : auteur français volontiers joueur et impertinent, Lapointe a-t-il voulu fustiger la République française, en la comparant simultanément à un poisson et une épouse-prostituée dévoyée, peu aimante ?… – Nous vous laissons juger.

Quoiqu’il en soit après ce petit tour de bocal, la destinée humaine devient plus limpide que jamais : l’homme n’est que pescaille insignifiante, mélancolique d’un âge d’or enfantin trop court, destinée à la poêle et au citron mortels. – Mieux vaut donc en rire. Joyeux 1er avril !

 

 

Magali Bossi

 

 

Référence :

http://www.parolesmania.com/paroles_boby_lapointe_64573/paroles_la_maman_des_poissons_1105044.html


[1] Ça r’dîne – [sardine].

[2] Remarquons que cette chanson, écrite dans les années 1960, ne laisse pas encore présager les ravages que la surpêche moderne va entraîner sur la chaîne alimentaire aquatique : en 2014, nul doute que les alevins de la Maman des poissons aient de la peine à trouver de la nourriture à volonté… sauf s’ils sont parqués dans des fermes piscicoles, bien sûr. – On n’arrête pas le progrès.

[3] Tout comme nous évoquerons le jeu de mots « un banc à peinture fraîche », qui ne nous a pas passé sous le nez, rassurez-vous !

[4] « Ah ! qu’est-ce que tu me fais, ma raie ! »« Ah ! qu’est-ce que tu me fais marrer ! ».

[5] Nous pousserons plus loin dans le paragraphe suivant, avec le jeu de mots cocasse raie publique – République ; ne vous inquiétez pas.

[6] Utilisation de deux sens du verbe « aimer » : aimer quelqu’un / aimer manger quelque chose.