En préambule, une petite explication s’impose : la chronique à laquelle vous êtes habitués va quelque peu changer. À partir de maintenant, il n’y aura plus de rédacteur unique : la chronique sera assurée par l’un ou l’autre rédacteur du journal selon l’actualité récente. Aujourd’hui, actualité sportive oblige, c’est moi qui vais assurer l’édito, mais vous retrouverez Fredrik dès la semaine prochaine, puis ce sera à un autre rédacteur encore.

Comme je le disais plus haut, cette semaine, il est difficile de ne pas évoquer l’actualité sportive la plus important : la première victoire de Stanislas Wawrinka dans un tournoi du grand chelem. Si le patriotisme donne juste envie de célébrer sa victoire, une question mérite malgré tout d’être posée : cette victoire relève-t-elle d’un coup de chance ou est-elle la preuve de qualités indéniables et d’une véritable progression sportive ?

Si la question est pertinente, c’est avant tout parce que le parcours de Wawrinka durant l’Australian Open a été jalonné de blessures. Au premier tour, son adversaire, Andrey Golubev, a abandonné durant le deuxième set. Au troisième, Wawrinka n’a même pas eu à jouer, son opposant ayant dû déclarer forfait. Enfin, en finale, Nadal s’est blessé au dos durant le deuxième set. Cela fait beaucoup.

De plus, cette victoire est une anomalie statistique. De manière générale, depuis 1990, moins de 40% des joueurs ont remporté leur première finale disputée[1]. De plus, il n’avait pas battu Novak Djokovic depuis 2006 (signant 14 défaites d’affilée entre temps)[2] et n’avait jamais pris de set à Nadal en 12 confrontations[3]. Réussir à faire mentir toutes ces statistiques en même temps, cela tient du miracle. Non ?

Non. Il serait certes exagéré de dire que cette victoire était prévisible ; personnellement, j’étais persuadé qu’il n’aurait aucune chance face à Nadal. Cependant, elle est loin de sortir de nulle part. Depuis quelques années, Wawrinka montrait des signes évidents de progrès. Ceux-ci ont été plus encore mis en lumière l’année dernière : s’il a perdu contre Djokovic à Melbourne en 2013, ce fut au terme d’un combat d’anthologie en cinq sets ; en fin de saison, il a atteint les demi-finales de l’US Open, ne perdant face au même Djokovic qu’en cinq sets, et s’est qualifié pour le premier Masters de sa carrière, dont il a atteint les demi-finales. Si Wawrinka était huitième au classement ATP avant l’Open d’Australie, ce classement ne reflétait que partiellement son niveau réel, puisqu’il avait inquiété à plusieurs reprises les meilleurs mondiaux et qu’il avait régulièrement dominé ceux devant lui au classement (notamment Tomas Berdych, qu’il a battu en demi-finale jeudi).

En somme, Stanislas Wawrinka est actuellement, à 28 ans, à l’apogée de sa carrière. À des qualités techniques indéniables (notamment son revers, qui est l’un des meilleurs du circuit), il a pu ajouter un mental solide, enfin. C’est cela qui a le plus fait la différence, notamment face à Berdych en demi-finale, alors que le Tchèque perdait ses moyens dans les moments importants. Tout n’est pas encore réglé à ce niveau (en témoigne le set perdu face à Nadal et son énervement un peu excessif contre l’arbitre durant le match), mais les progrès sont très nets. Cette transformation a un nom : Magnus Norman. L’homme qui a emmené deux fois Robin Söderling en finale de Roland-Garros n’est certainement pas étranger au succès de Wawrinka ; ses talents de coach sont indéniables.

Surtout, il ne faut pas minimiser la performance sportive de Wawrinka. Quelques statistiques pour le souligner : il est le premier joueur à battre Djokovic et Nadal dans un même tournoi du grand chelem (et le premier à battre les deux premiers mondiaux depuis Sergi Bruguera en 1993), il met fin à une série de trois titres consécutifs de Novak Djokovic à Melbourne et il est le premier joueur non membre du top 4 au classement ATP à remporter un titre du grand chelem depuis 2009. Ce succès, Wawrinka est allé le chercher : solide en début de tournoi et face à Robredo en huitièmes, c’est en costaud que le Vaudois a triomphé de Djokovic. Le Serbe ne lui a fait aucun cadeau, il est tout simplement tombé sur plus fort que lui ce jour-là. Puis, Wawrinka a tenu son rang en demi-finale, avant de défier Nadal en finale. Que tous ceux qui doutent de la performance du Suisse regardent à nouveau le premier set, durant lequel Nadal était pourtant à 100% : Wawrinka a remporté ce set avec la manière, multipliant les offensives gagnantes. Il était tout simplement plus fort que son adversaire et continuait sur sa lancée, prenant d’entrée le service de l’Espagnol dans le deuxième set, lorsque celui-ci a demandé un temps mort médical. Croire que Wawrinka n’a gagné qu’à cause des blessures de ses adversaires, c’est grandement sous-estimer sa performance. Il est bien sûr impossible de dire ce qu’il serait arrivé si tous les adversaires de Wawrinka avaient été à 100%, mais rien ne permet de supposer que cela aurait tourné en défaveur du Suisse.

Et maintenant ? Wawrinka est désormais numéro 3 mondial, mais il reste à voir s’il confirmera ou non. Quoiqu’il en soit, il a clairement le potentiel pour, même si battre les deux monstres que sont Djokovic et Nadal ne sera jamais facile. Sera-t-il capable de le refaire ?

Pierre-Hugues Meyer