Le noctambule est une variété très courante d’Homo sapiens… n’en déplaise aux esprits chagrins. Mais, frappé dans son biotope par des mesures étatiques répressives, il est en péril à Genève. Heureusement, le Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée veille au grain !

« La lune a détrôné le soleil ; nous commençons un nouveau règne. Le choix est là : sortir écouter un concert ou se contenter d’un simple verre dans un bar ; ou pourquoi pas une pièce de théâtre, un vernissage ou une rave dans la forêt. » Ainsi s’ouvre le plaidoyer du Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée : de simples mots, presque de la poésie. Des mots qui font mouche et qui happent l’intérêt.

À l’échelle du monde, Genève n’est qu’une petite agglomération urbaine, un petit biotope où se concentrent des variétés diverses d’Homo sapiens. Parmi eux, les noctambules : ce sont ceux qui partent à la découverte de ce que la nuit leur offre. Ça pourrait être vous, moi, elle, lui, eux, nous. Et qu’importe le niveau social, l’âge, le pouvoir économique ou l’origine : comme le souligne le Collectif, « les nuits genevoises présentent mille et une facettes ; chacun peut y trouver son conte. Chacun doit pouvoir se sentir chez lui, appartenir à la grande communauté humaine qu’est une ville globalisée. » Pourtant aujourd’hui, cet élan vers la vie nocturne est en danger, pour des raisons essentiellement politiques et économiques. À l’instar du panda, du pangolin ou de la baleine bleue, le noctambule est-il appelé à bientôt disparaître ?

Vie nocturne : une définition

Non, non et non ! Voilà ce que clame haut et fort le Collectif pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée. Dans un plaidoyer aussi didactique qu’esthétique, il pose le problème avec clarté et articule des mesures concrètes, nouvelles et tout à fait applicables. Un seul mot d’ordre : redonner une place à la vie nocturne genevoise ! Oui, mais… qu’est-ce que la vie nocturne, au fait ?

Le Collectif définit le terme en se basant sur trois critères :

  • la temporalité, la vie nocturne étant « un vécu potentiel durant une tranche-horaire » particulière – soit, la nuit ;
  • la spatialité, cette vie s’inscrivant dans un « ensemble de lieux » dont la diversité fournit « un cadre approprié pour accueillir ces activités et ce vécu nocturne, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur » ;
  • l’offre, proposée par les lieux, qui « peut être étudiée tant du point de vue de son potentiel quantitatif d’accueil que de son accessibilité ».

Ces trois axes rassemblent ainsi les différentes composantes de la vie nocturne et son importance pour la Cité : « Partant de cette définition, nous considérons que la vie nocturne est une plus-value sociale, culturelle et économique pour la société. Elle répond au besoin très profond de rencontre sociale qu’a l’humain : elle permet son épanouissement social. Elle renforce la cohésion de la communauté et la matérialise par la fête. Elle permet la diffusion des cultures ; elle est ce moment privilégié de connexion entre l’artiste et son public. Elle fait rayonner la cité et fleurir son économie. »Au sein de cette définition, une place spéciale est réservée aux jeunes (principalement les 16-18 ans). Pour eux, les premières sorties nocturnes, loin des mondes cloisonnés de l’école ou des adultes, sont un moment fondamental : « C’est un des principaux rites de passage à l’âge adulte. Dès lors, la découverte du monde de la nuit s’apparente à une initiation, à un apprentissage. Il est nécessaire de prendre en compte cet apprentissage de la vie nocturne par les jeunes. »

Situation actuelle…

Ces prémices posées, le Collectif s’attaque au gros du sujet : la situation actuelle et les solutions concrètes à lui apporter. Deux constats apparaissent tout d’abord en observant la vie nocturne genevoise aujourd’hui :

  • le manque d’offre en ce qui concerne la diversité et l’accessibilité, principalement pour les 16-18 ans et particulièrement entre 2h et 4h du matin (moment de la fermeture anticipée des bars) ;
  • la « mise sous pression des lieux et des noctambules », en raison de l’action politique, qui se veut à la fois répressive et régulatrice. Dès lors, « l’absence d’une véritable politique publique de la nuit conduit à régler mécaniquement les problématiques nocturnes contre les lieux plutôt qu’avec eux. »

Le Collectif met clairement en évidence les conséquences d’une telle situation : nouvelles pratiques nocturnes des jeunes, en dehors de lieux adaptés (sur des parkings, par exemple) ; diminution et disparition des lieux accessibles aux 16-18 ans, qui sont contraints de faire ailleurs leur apprentissage de la nuit ; baisse des prestations nocturnes, avec des tensions entre tenanciers et clients, un manque de place récurrent ; mise à mal du renouvellement et de la créativité culturelle, avec une diminution des initiatives festives, découragées par le contexte.

…et nouveau paradigme !

Trois axes sont ainsi à envisager :

  • Loin d’uniquement dénoncer, le Collectif propose des mesures concrètes à appliquer : « Pour tendre vers une vie nocturne plus riche, vivante et diversifiée à Genève, il nous semble indispensable de changer de paradigme : d’une part, l’action politique liée à la nuit ne doit plus régler les problématiques nocturnes contre les lieux mais avec eux et les autres acteurs concernés. D’autre part, pour développer une vision à long terme, réduire l’écart entre le niveau politique institutionnel et le terrain, accompagner les projets venant de la société au lieu de les museler, il est nécessaire de développer un volet facilitateur et planificateur de la vie nocturne. En bref, œuvrons à la mise en place d’une véritable politique publique genevoise de la nuit qui soit globale et transversale. »
  • la régulation, avec une politique de la nuit visant à encadrer plutôt qu’à réprimer, dans un esprit de médiation et de concorde ;
  • la facilitation, grâce à l’État jouant « un rôle de facilitateur de la vie nocturne en accompagnant les initiatives événementielles et culturelles ». Le Collectif propose par exemple une meilleure utilisation des infrastructures actuelles, ainsi que « l’octroi de contrats de confiance, la mise en place d’une gestion associative » des lieux (comme c’est le cas avec la salle du Terreau, gérée par le Collectif).
  • la prévision, en inscrivant à moyen et long terme une planification de la vie nocturne au niveau politique, afin de faciliter la cohabitation entre les différents acteurs, de planifier les besoins fonciers ou d’éviter le manque d’offre.

Le Collectif prend aussi à cœur la planification des différents lieux nocturnes urbains : « Nous militons pour l’instauration du principe de planification de lieux nocturnes dans le cas de projets urbains. Afin de prévoir son développement à long terme et d’ainsi assurer une gestion des risques, la vie nocturne doit être une composante urbanistique à part entière. Il est primordial qu’elle soit pensée lors des différentes étapes d’élaboration de construction ou de réaménagement d’un quartier. » Les moyens de gestion, la problématique de la cohabitation, le cadre administratif et les questions de mobilité sont abordés point par point par le Collectif, qui conclut sur un appel clair au changement et à l’action de la part du pouvoir politique : « La bonne compréhension des enjeux et impacts de la vie nocturne dans la société par les pouvoirs publics est essentielle pour le développement d’une vie nocturne genevoise riche, vivante et diversifiée. Une collaboration sincère entre les acteurs nocturnes et les autorités est la base de toute amélioration de la situation. Dans cette optique, une véritable politique publique de la nuit, globale et transversale, est le moyen d’atteindre davantage de richesse, de vie et de diversité dans les nuits genevoises.Ceci en partant de la réalité de terrain, c’est-à-dire de ceux qui sont et font la vie nocturne genevoise ; et ainsi d’éviter de nombreuses confrontations stériles. Nous sommes persuadés que la stabilité d’une société est aussi en grande partie due à sa cohésion sociale et à la diversité de ses composantes, dans le respect d’autrui. Dans le contexte de peur et de renfermement grandissant, il est d’autant plus important que les politiques assument leur rôle et soient responsables, non pas de la fébrilité future de Genève, mais au contraire de son épanouissement de jour comme de nuit. »Une cause nécessaire : que dire de plus ?

Infos : http://collectif-nocturne.ch/plaidoyer/

Référence : l’ensemble des extraits cités provient du Plaidoyer pour une vie nocturne riche, vivante et diversifiée, publié par le Collectif. Il est disponible en ligne ou en version papier à la salle du Terreau (Rue Terreaux-du-Temple 6, 1201 Genève).

Photo: © Nicolas Levet