Je ne sais pas vous, mais moi j’aime bien la musique.

J’ai été très tôt plongée dans l’univers musical de mes parents : Jean-Sébastien Bach et les Stones pour mon père, Lucio Dalla et Simon and Garfunkel pour ma mère. Je ne crois pas me souvenir d’un seul moment où la musique n’ait résonné à la maison. Tenez par exemple, en ce moment, j’écoute sur un CD la voix de Karin Viard en fredonnant Mourir pour des idées, tandis qu’à l’autre bout de l’appartement, j’entends mon frère chantonner un célèbre thème de John Williams… Brassens et Harry Potter mêlés dans une même mélopée ? Pourquoi pas, après tout… La musique est pour moi source d’inspiration à bien des égards. En effet, je ne suis pas capable d’étudier dans le silence. Chaque mot de mon vocabulaire de latin, chaque flexion de mes conjugaisons grecques, tout est rattaché à une chanson ou à un thème que j’aurais entendu en repassant mes leçons. Mais ce n’est pas tout : lorsque j’écris, il faut que quelqu’un chante dans la pièce où je compose mon article. Il arrive même que j’emprunte certains de mes titres à l’un ou l’autre des airs qui traversent ma chambre tandis que je pianote sur mon clavier…

Il est bien connu que la musique possède des vertus guérisseuses. Chez les Grecs, déjà, Hippocrate l’associait aux changements d’humeur et de tempéraments, tandis que Pythagore affirmait que le mouvement des planètes générait une « musique des sphères ». Ce n’est pourtant que dans les années 60 que des expériences scientifiques commencent à être exécutées pour explorer les bienfaits de la musique. Bien que sceptique au départ, je me suis tout de même intéressée à cette science pour moi occulte et j’en ai découvert les pouvoirs sur le moral. En deux mots, on parle de musicothérapie active et de musicothérapie réceptive : la première travaille sur la communication non-verbale, en faisant chanter le patient sur des phonèmes dépourvus de sens – très trivialement, « la-la-la ». La seconde, quant à elle, va s’appuyer bien plus sur l’avis et les choix de celui qui reçoit la musique. On trouvera un compositeur, une tonalité et un mode qui lui correspondent, afin de détendre ses nerfs en utilisant des repères connus de lui. Si, comme moi au départ, vous êtes sceptiques, essayez donc d’écouter une fugue de Bach lorsque vous êtes d’humeur maussade ou mettez une chanson d’Elliott Smith si vous trouvez difficilement le sommeil… ça marche ! Pour nous réchauffer en ce frileux mois de janvier, j’aimerais aborder avec vous le cinéma de Jacques Demy, qui a su créer, grâce à ses films, un monde haut en couleurs, un univers de rêves… et de musique bien sûr !

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Jacques Demy naît en 1931 à Pontchâteau, une petite ville de la Loire Atlantique, que ses parents quitteront rapidement pour s’installer à Nantes. Dès l’âge de quatorze ans, il se distingue comme un esprit fin, artistique et il commence à s’intéresser de très près au cinéma. Issu d’une famille modeste, il ne cessera de s’inspirer de ses parents et de sa ville d’origine pour dessiner les personnages et les décors de ses films. Son père, garagiste dans une station-service, servira de modèle pour le personnage de Guy dans Les parapluies de Cherbourg (1964). Sa mère, quant à elle, est une ancienne coiffeuse et Demy se souviendra d’elle avec émotion lorsqu’il composera presque tous les rôles de femmes d’âge mûr – Lola (1961) ou Les demoiselles de Rochefort (1967), pour n’en citer que deux. Après quelques courts-métrages peu concluants mais qui dénotent déjà d’une grande originalité dans leur construction et dans leur réalisation, il est engagé pour filmer le mariage de Grace Kelly et du prince Rainier. Dans les années 50, il reprend les courts-métrages et rencontre notamment Jean Marais et Jean Cocteau, qui, à travers leur version de La belle et la bête, l’influenceront pour son film le plus féérique, Peau d’âne. Ce n’est qu’à partir des années 60 que son cinéma décolle avec Lola.

Ce film est marqué par sa rencontre avec Michel Legrand, le compositeur qui signera la plupart de ses bandes originales. Il raconte le destin d’une danseuse de cabaret, interprétée par Anouk Aimée, ses amours et ses amants successifs. Le personnage de Lola ainsi que celui de Roland Cassard traverseront la filmographie de Jacques Demy, par des allusions plus ou moins claires. Si l’on remet bout à bout ces apparitions, on peut presque leur construire des vies parallèles à celles qu’ils mènent dans les films dont ils sont les héros. La jeune femme, belle et damnée, finira sa vie tumultueuse découpée en morceaux dans Les demoiselles de Rochefort : « Tiens, on a découpé une femme en morceaux / Rue de la Bienséance, à deux pas du château […] Une ancienne danseuse des Folies Bergères / Premier prix de beauté et de danse légère. Elle avait soixante ans, plus connue autrefois / Sous le fier pseudonyme de Lola, Lola ». Roland Cassard, lui, est un ami d’enfance amoureux de la danseuse qui a fait fortune aux États-Unis. Il ne conquerra pas son cœur car elle lui préfèrera son premier amour : Michel, le séduisant marin volage. Qu’à cela ne tienne ! De retour en diamantaire dans Les parapluies de Cherbourg, Roland épouse Geneviève – la somptueuse Catherine Deneuve – qui trouve en lui la sécurité qui manque à sa vie et à son enfant sans père. La Normandie, son brouillard, son océan restent au centre des films de Jacques Demy, qui aime passionnément la lumière naturelle qui jaillit de sa terre natale, été comme hiver.

La musique prend une place considérable dans son cinéma. Il utilise la chanson pour exprimer différemment, de manière souvent hyperbolique et sous un jour plus ensoleillé peut-être, des émotions déchirantes telles que la séparation des amoureux, le deuil de la veuve ou l’amertume de l’amant déchu. Ses paroles, un peu surannées aujourd’hui, sont pour l’époque d’une remarquable avant-garde et s’inscrivent dans le courant de la Nouvelle Vague. Deux exemples que l’on trouve chez Les demoiselles de Rochefort : « Il a cette beauté des hommes romantiques […] / Une philosophie d’esprit démocratique » chante Delphine Garnier – toujours Catherine Deneuve – tandis que la serveuse du café, légèrement voyeuriste, crie à qui veut l’entendre « Je me suis renseignée, on cherchait un sadique / Que certains qualifiaient de fou métaphysique ». Quelques-uns de ses films sont entièrement chantés et même découpés en actes, comme Les parapluies de Cherbourg ou Une chambre en ville ; ils s’apparentent ainsi plus à des opéras qu’à des longs-métrages.

La comédie musicale de Jacques Demy a enchanté et enchante encore des générations de cinéphiles. « Si vous voulez rêver, rêvez donc en musique ! » : voilà une devise qui pourrait lui aller comme un gant et que je vous suggère de suivre, en attendant le printemps encore prisonnier des frimas de l’hiver…

Lea Mahassen

Références :

Photo : ©ARCHIVES OUEST FRANCE

Mourir pour des idées, Georges Brassens (1952) – Chantée sur l’album Brassens sur parole(s) par Karin Viard (2016)

Lola, Jacques Demy (1961)

Les parapluies de Cherbourg, Jacques Demy (1964)

Les demoiselles de Rochefort, Jacques Demy (1967)

Une chambre en ville, Jacques Demy (1982)

Pour ceux qui voudraient savoir ce qui se passa au vingt-cinq, rue de la Gange-au-Loup, un soir de pluie…

https://youtu.be/lsmZk3-M8Qc

Pour ceux qui ne croient pas à la musicothérapie, regardez donc ce qu’elle a fait de Melody Gardot…

https://youtu.be/_qphknagXqA

Pour ceux qui auraient de la peine à trouver le sommeil…

https://youtu.be/8FbZXx_a1UQ

https://youtu.be/hPD-a1FjUtU

Et enfin, une fugue parmi tant d’autres…

https://youtu.be/Q5Mv3T3ANjY