Dans un restaurant italien, par une froide soirée de décembre, je me retrouvai à manger un succulent tartare de bœuf (oui oui, de la viande crue en hiver c’est possible). En plein débat politique (enfin, il faut comprendre que mon ami parlait sans cesse des derniers scores de l’extrême droite tandis que moi j’acquiesçais passivement) mon attention se détourna sur tout autre chose. Ce fut sans doute la chose la plus affreuse de toute ma vie. Vous allez me demander ce que c’est, je suppose. Non, il ne s’agit pas du journal télévisé avec les massacres en Syrie, ni d’un accident de la route bien sanglant dehors, de l’autre côté de la vitre ; et c’était encore moins le visage de la chanteuse Cher… Non, c’était une gentille petite famille.

– Et c’est tout ?

– Non ce n’est pas tout… Si vous me laissiez le temps de finir !

Donc, la gentille petite famille…  Je m’étais trouvé quelque chose à me mettre sous l’œil. Mon grand truc quand je m’ennuie (et c’était précisément le cas) est d’inventer des histoires mettant en scène des gens que je ne connais pas.

La question était donc la suivante : qu’allais-je leur faire faire ? De quelle vie allaient-ils se retrouver affublés ? Étant à cours d’idée, je décidais de me contenter de les observer. Ils étaient quatre ; le père portait un costard et une cravate. La mère, elle, semblait être une greluche blonde assez insipide. Les deux enfants semblaient aussi adorables qu’ils étaient en réalité insupportables. Je continuai mon observation et remarquai que les mioches hurlaient. Ma mauvaise foi et mon horreur des chérubins me feraient dire que c’est toujours le cas, mais pour le coup, ça hurlait vraiment fort. Le temps (maudit soit-il) du dessert était arrivé, et, bien que n’ayant pas fini leurs pizze taille enfant, ils beuglaient pour une glace.

– C’est chiant ton truc, on ne comprend rien et il ne se passe rien !

– J’y viens, merde ! Si mon adorable lectorat voulait bien fermer sa boîte à camembert et me laisser continuer sans m’interrompre toutes les deux lignes…

(Voix mielleuse) Puisque les lecteurs semblent s’ennuyer, je vais passer en accéléré le passage où les parents rient et finissent par céder pour leur progéniture insupportable. On oubliera aussi le passage où la blonde et le cravaté s’embrassent en se disant (avec un air d’automates de Noël, ceux avec la clef dans le dos) qu’ils s’aimeront toujours.

– C’est pas une vision d’horreur ça… c’est le quotidien de millions de gens dans le monde…

– Les bombardements militaires sont aussi le quotidien de millions de gens et ça reste horrible.

– Oui, parce que ça l’est vraiment et que…

Afin d’éviter le meurtre de mes (ou plutôt mon seul et unique ?) lecteurs, je continue et vous explique ce qui est horrible pour moi :

Voyant ces gens aussi heureux que banals, je me suis immédiatement imaginé à leur place. Je me suis imaginé dans une cuisine blanche et propre, dans laquelle il y aurait des dessins d’enfants sur le réfrigérateur, des tasses avec des chats dessus et un lave-vaisselle avec un programme « normal wash ». Bref, la maison normale de tout un tas de gens avec une famille normale et un quotidien normal et ennuyeux. Cette image furtive de la famille parfaite a cristallisé en moi dix-neuf années d’angoisses incomprises. Ce que j’ai toujours voulu fuir, c’est la normalité. J’ai compris en une fraction de seconde ce qu’une onéreuse thérapie ne m’a pas aidé à saisir. J’ai compris que mon destin n’était pas d’être comme les millions de gens qui ont une vie banale.

– Attends une minute toi, tout ça c’est un moyen de parler de toi ? Subtil… mais franchement, tu deviens égocentrique, mon Cafard…

– M’appelle pas comme ça, s’il te plaît.

– Bah quoi ? Y a pas moins normal que de se faire appeler « Cafard ». D’ailleurs tu disais que la normalité craint et que…

Et que je vais continuer mon histoire.

Mon fabuleux destin consistera en un tas de choses, notamment fuir la monotonie. C’est bien ça, comme bonne résolution.

Après cette intense réflexion (on ne dirait pas, mais ça a cogité pour obtenir ça), je suis rentré chez moi, seul, ou presque. En poussant la porte de ma cuisine, qui fut jadis blanche mais qui n’a pas vu une serpillère depuis longtemps, je me rendis compte que la voie de la normalité n’était pas une fatalité. Je me décidai donc à vider le lave-vaisselle. Par bonheur, je ne vis pas l’ombre d’une tasse-chat. En refermant (comprenez « en claquant bruyamment la porte ») l’engin, je regardai le cadran et vis le fatidique programme « normal wash ». Impulsivement, je pris un couteau et grattai le « normal », que je remplacerai astucieusement par « weird » quand j’aurai mis la main sur un stylo.

C’est ainsi que commencèrent les grands changements dans ma vie.

Jimmy Baud